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11/26/2006

I shall end it, I promise!

Mea culpa à tous et à toutes.

Stigmates. Je vous ai tous laissé languir alors que Caroline s'apprêtait à sortir dans une discothèque avec ses amies.

Bonne nouvelle, alors! Je vais publier les derniers chapitres de Stigmates d'ici quelques semaines! Dès demain, vous pourrez lire la suite avec le chapitre 7!

En attendant, pour vous rafraîchir la mémoire vous pouvez lire les chapitres précédents ainsi que deux ou trois messages reliés à Stigmates ici: cliquez-moi. Les chapitres sont en ordre croissant à partir du bas de la page.

Bonne relecture et bonne lecture demain!

~Marc

12/24/2006

C'est fini

Et voilà, les chapitres 11, 12 et 13 ainsi que l'épilogue de Stigmates sont en ligne. Vous trouverez les chapitres aux endroits suivants:
Ça m'a fait beaucoup de bien de revisiter ces personnages. Je m'étais fortement attaché à Caroline et Mélissa pendant l'écriture et c'est bien sympathique de les retrouver après toutes ces années. Maintenant, je me demande bien ce qui leur est arrivé après les évènements de Stigmates...

Vous trouvez peut-être étrange que moi, l'auteur, ne sache pas ce qui leur arrive après l'épilogue. La raison est bien simple: pendant l'écriture, les personnages ont pris vie devant mes yeux. Alors que j'avais un plan précis pour eux, ils me surprenaient souvent à faire des choses auxquelles je ne m'attendais pas. C'est comme si je n'étais plus en contrôle et que quelqu'un (Caroline? Mélissa?) me soufflait l'histoire dans mon oreille. Depuis la fin de Stigmates, la petite voix s'est tue et je ne connais pas plus le sort ultime de Caroline que vous.

Un jour, ça me plairait de retourner fourrer mon nez dans les affaires de Caro et Mél, mais qui sait ce qui j'y trouverais? Le plus probable, c'est qu'il n'y aurait plus rien d'intéressant à raconter. Mais je peux me tromper. Seul l'avenir nous le dira!

~Marc

12/13/2006

The end is near!

Bon, plus que 3 chapitres + l'épilogue à mettre en ligne! J'espère que vous appréciez toujours.

Je me souviens que peu après avoir terminé l'écriture de Stigmates, j'ai commencé à penser à une version modifiée, genre Stigmates: New Revised, Corrected and Extended Edition. En fait, j'avais déjà commencé à apporter de petites corrections à l'écriture et au style, mais avec le cégep et ce qui se passait dans ma vie personnelle, mon projet a pris le bord. Dommage. J'avais comme but d'ajouter 2-3 chapitres vers la fin. Ces chapitres auraient tenté d'explorer en plus grands détails les dernières péripéties. Lesquelles? Ah! Je ne peux pas vous dévoiler le punch, tout de même!

~Marc

8/09/2006

Métasujet

C'est drôle. Je voulais parler de mon séjour à Sherbrooke, de mes derniers jours en appartement, de la genèse de Stigmates, de ce que je ressens quand je relis Stigmates après toutes ces années...

Finalement, j'ai parlé de toilettes.

Sheesh.

Je crois que je suis un peu fatigué.

~Marc

7/22/2006

Stigmates redux

Parce que Martine semble démontrer (enfin!) un intérêt pour Stigmates, je crois que je vais me forcer à mettre tous les chapitres en ligne.

Je vous rappelle que j'ai écrit ça à 16 ans, alors il y a toute la naïveté d'un adolescent. Aujourd'hui, je garderais le style, mais je changerais BEAUCOUP de choses à l'histoire. C'est vrai que j'étais pressé. J'ai dû l'écrire entre décembre 2000 et mars 2001, alors j'ai souvent pris des «raccourcis» dans l'histoire, notamment vers la fin. Vous me pardonnerez ce manque de professionalisme.

J'espère que vous apprécierez.

~Marc

3/31/2006

Stigmates: prologue

Voici la prologue de Stigmates, l'histoire que j'ai écrite à la fin de mes études secondaires (lisez le message précédent, svp). Elle est pleine de défauts, mais c'est mon petit bijou littéraire, ma brève excursion dans un monde de mots qui m'échappent trop souvent...




« J’ai connu la souffrance, j’en ai conclu
que la blessure du corps se cicatrise et s’oublie,
que la blessure du cœur attriste et s’estompe,
que la blessure de l’âme s’incruste et demeure. »

– Marthe Gagnon-Thibaudeau



C'était une petite pièce. Les murs étaient blancs, légèrement jaunis à quelques endroits où il y avait eu jusqu'à récemment des affiches de films, d'acteurs et de groupes musicaux. Une fenêtre laissait pénétrer quelques rares rayons de soleil lorsque ce dernier ne jouait pas à cache-cache derrière les nuages. La chambre était imprégnée d'un doux mélange d'agréables odeurs de parfums, d'huiles essentielles et de lotions pour le corps qui flottaient légèrement dans l'air.

C'était une petite pièce, une toute petite pièce dépourvue de meubles et de vie à l'exception d'un élément particulier : une frêle créature repliée sur elle-même dans un coin sombre de la chambre. Quiconque l'eût vue eut juré qu'elle était de marbre. Il aurait fallu un observateur des plus fins pour discerner les infimes secousses dont cette pauvre créature semblait être prise. Cependant, elle était seule, terriblement seule, pour affronter une tempête des plus féroces.


Caroline avait peine à se concentrer. Elle se noyait dans un tourbillon d'intenses émotions. En quelques millièmes de secondes, elle passait de la rage à la joie, du désespoir à l'espoir, de l'angoisse à l'assurance. Elle avait perdu tout contrôle sur ses sentiments. La jeune fille était dans un état de crise aigu et pourtant, elle ne pouvait rien y faire. À tout moment, Caroline savait qu'elle entendrait les mots qu'elle redoutait tant. Alors, elle s'était recroquevillée dans le coin que son lit avait occupé pendant près de seize ans, puis elle s'était laissée emporter par cet océan d'émotions qu'elle avait, tant bien que mal, essayé de refouler ces derniers jours.

Caroline retint un sanglot, ne voulant pas qu'ils l'entendent. Ça n'aurait qu'empiré les choses après tout. Elle avait déjà essayé de les dissuader, mais ils n'avaient rien voulu entendre de ce qu'elle avait à dire. Donc, l'adolescente s'abandonnait à elle-même. Des frissons la parcouraient de temps à autres. Elle eut tant voulu pouvoir se soulager de tous ces sentiments qui torturaient son esprit, mais elle savait qu'elle n'en avait pas le temps.

– Caroline! cria son père de la cuisine. Tu viens? C'est l'heure de partir!

Et voilà. Au son de son nom, Caroline prit une grande inspiration et tenta, avec peu de succès, de se débarrasser de ses émotions en expirant. Elle parvint tout de même à reprendre un certain contrôle d'elle-même.

Caroline se leva lentement. Elle jeta un dernier regard sur sa chambre. Ses yeux s'emplirent d'eau. Elle marcha jusqu'au cadre de porte et se retourna une dernière fois. Cette chambre lui manquerait, bien qu'elle ne sût pas pourquoi. Elle s'essuya les yeux de ses mains et alla rejoindre son père dans la cuisine.

– Je t'avais dit qu'on partait à huit heures et demie, Caroline. On est en retard maintenant, lui reprocha son père.

– Je suis vraiment désolée, papa. Je… je voulais m'assurer que j'avais toutes mes choses.

– Tu parles! Vérifier où? Il n'y a plus rien dans ta chambre. Bon, allons-y. Ta mère nous attend dans l’auto.

Caroline resta silencieuse et suivit son père jusqu'à l'extérieur. Il verrouilla la porte d'entrée pendant que sa fille allait prendre sa place à l'arrière, dans la voiture familiale.

– Alors, ma puce, tu es prête pour le grand voyage? lui demanda sa mère d’un ton détaché.

– Bof, marmonna Caroline pour toute réponse.

– Je suis certaine que tu vas t'y faire, répondit sa mère exaspérée.

La jeune fille soupira et s'occupa de s'installer confortablement dans son siège en prévision du long voyage qu'ils entreprenaient. Elle avait disposé son oreiller et son sac à dos à ses côtés, sur la banquette. Ainsi, elle pourrait accéder à ses effets personnels quand elle le voudrait lors du voyage. Elle s'était aussi apporté une couverture avec laquelle elle s'envelopperait lorsque son père mettrait le conditionneur en marche. Elle avait toujours été très frileuse.

Lorsqu'elle vit que son père avait terminé la dernière vérification extérieure de la maison, elle s'empressa de sortir son lecteur de disque compact portable et de s'isoler dans sa musique. Son père vint prendre sa place derrière le volant, échangea quelques paroles avec sa mère et mit le moteur en marche.

Alors qu'ils s'apprêtaient à tourner au coin de la rue, Caroline se tourna afin de regarder pour la dernière fois son ancienne maison. Elle ne savait pas si elle devait se réjouir d'avoir quitté définitivement ce lieu ou si elle devait désirer y rester. Une seule chose était claire : ce qui l'attendait au bout de la route la laissait terriblement anxieuse.

8/24/2006

Tout a commencé avec un livre...

D'où m'est venue l'idée pour Stigmates? Ouf! Voilà une question à laquelle je ne peux répondre succinctement. (Je voulais utiliser ce mot au moins une fois!) On peut dire que tout a commencé avec un livre. Ce livre, c'est Bouillon de poulet pour l'âme, ou Chicken Soup for the Soul dans sa version originale anglaise. Vous avez sûrement déjà entendu parler de cette série de recueils d'histoires courtes destinées à réchauffer notre coeur avec des récits d'amour, de persévérance, de succès, etc. J'ai dû lire mon premier Chicken Soup en 2e ou 3e secondaire. Je suis immédiatement tombé sous le charme et cette lecture a servi de fondation à la personne que je suis aujourd'hui... surtout à mon attitude positive et compatissante (c'est un mot, ça?). En fait, j'ai tellement adoré ce livre que ma mère m'a acheté Chicken Soup for the Teenage Soul. Et j'ai tellement aimé celui-là que je me suis précipité sur le site web de ce livre. Sur ce site, j'ai trouvé un forum de discussion pour les ados. Et sur ce forum, j'ai trouvé la section Tough Stuff. Et dans cette section, j'ai trouvé la souffrance. La souffrance de centaines de jeunes adolescents comme moi. Et dans cette souffrance, j'ai trouvé l'auto-mutilation. Il y avait des dizaines de personnes qui parlaient de leur condition, de leurs actes, qui demandaient de l'aide. J'ai été bouleversé et ma vie a changé. Je me suis rapidement lié d'amitié avec deux jeunes filles qui s'auto-mutilaient. Je n'écrirai pas leurs noms ici. Je leur ai écrit pendant plusieurs semaines. Je n'essayais pas de régler leurs problèmes; je savais bien qu'il était impossible pour moi de le faire. Je n'essayais pas non plus de comprendre leur situation; tout ceci était bien trop complexe pour mon simple esprit d'adolescent. Mais j'essayais de les supporter, de leur faire comprendre que peu importe ce qui arrivait dans leur vie, il y avait quelqu'un qui pensait à elles et qui leur souhaitait tout le bonheur du monde. Qu'il y avait quelqu'un qui croyait en elles. Je voulais tellement les aider. Je souhaitais tellement qu'elles soient heureuses. Je trouvais difficile d'accepter que des gens puissent autant souffrir émotionnellement.

C'est directement de cet épisode de ma vie qu'est venue l'idée d'écrire mon projet de fin d'études secondaires sur l'automutilation.

...

Je m'ennuie de ces deux amies. Malheureusement, après toutes ces années, j'ai perdu toute notre correspondance. J'ai même perdu leur adresse de courriel. Et le pire, j'ai oublié leur nom de famille. Je ne me souviens que de leur prénom.

Mes très chères amies, je pense à vous et je vous souhaite tout le bonheur et l'amour que vous méritez.

Votre ami,
~Marc

12/24/2006

Stigmates: chapitre 13

– Hmm… Tu ne t’es pas manquée cette fois-là. Qu’est-ce qu’il y avait?

Caroline se mordait la lèvre. Elle haussa les épaules, en évitant le regard de Mélissa.

– J’sais pas, murmura-t-elle d’une voix monotone.

Mélissa inclina la tête de côté et leva les yeux des cicatrices de son amie. Elle la regarda tendrement.

– Tu sais que tu n’as pas à t’en vouloir, commença doucement Mélissa, même si tu t’es coupée. C’est normal. Tu ne peux pas arrêter du jour au lendemain. Et même si tu pouvais, je ne voudrais pas que tu le fasses car tu n’aurais plus le moyen de vivre avec tes émotions.

Caroline hocha la tête imperceptiblement tandis que Mélissa repansait soigneusement sa plaie. L’adolescente se laissa faire, la figure vide d’émotion.

Une fois encore, elle ne savait quoi penser de ce qui s’était passé ces derniers jours. Après le recul que Mélissa avait pris, elle était maintenant plus près qu’elle ne l’avait jamais été. Son dégoût pour ses cicatrices semblait s’être volatilisé. Ainsi, Mélissa était redevenue l’amie merveilleuse qu’elle avait été dès le début de l’année scolaire et Caroline ne savait quoi faire de tout cela. Comment expliquer ce changement radical d’attitude? Caroline soupçonnait son amie de s’être informée auprès de quelque spécialiste de la santé. En effet, Mélissa avait progressivement commencé à lui parler de ce qu’elle vivait, de ce que les psychothérapeutes appelaient l’automutilation. Toutefois, Caroline n’écoutait toujours que distraitement. Elle ne se sentait pas assez forte pour entendre les choses que Mélissa tentait de lui dire. Cette dernière discernait le désintérêt de Caroline et se taisait.

C’est ainsi que Caroline acceptait machinalement l’attention que son amie lui portait. La possibilité d’un second rejet de la part de Mélissa terrifiait Caroline. Néanmoins, ainsi que paradoxalement, son amie la sécurisait.

– Je dois partir, maintenant, toutefois, si l’envie te reprend, tu m’appelles immédiatement, d’accord?

Mélissa prit gentiment la tête de Caroline entre ses mains et la tourna pour qu’elle la regarde dans les yeux.

– On s’entend, n’est-ce pas? Tu m’appelles si quelque chose ne va pas?

– D’accord, répondit Caroline faiblement. Je t’appelle.

Mélissa serra son amie fortement contre elle et la salua d’un ravissant sourire.

Caroline la reconduit jusqu’à la porte d’entrée. Elle observa son amie disparaître dans l’épais nuage de neige qui tourbillonnait de façon chaotique. La menaçante gueule de l’hiver sembla engloutir Mélissa.

La jeune fille se rendit au salon et s’assit près de la fenêtre. Pensive, elle appuya sa tête contre la surface froide et lisse de la vitre. Son père corrigeait consciencieusement des examens dans son petit cabinet de travail. Sa mère était plongée dans la lecture d’un livre d’Yves Beauchemin dans le grand fauteuil de cuir du salon. Le silence de la maison pesait lourdement sur Caroline. Trop lourdement.

La jeune fille se retira dans sa chambre en prenant bien soin de fermer la porte derrière elle. Elle se regarda dans le miroir et déboutonna sa blouse qu’elle laissa tomber par terre. Elle s’étudia longuement. Ses cicatrices étaient si laides, si répugnantes. Comment avait-elle pu en arriver jusque là? Quelle ratée elle était! Il lui semblait qu’aucune fois dans sa vie elle n’avait été capable d’accomplir correctement une tâche. Elle vivait continuellement échec après échec.

Tranquillement, calmement, son esprit quitta son corps. Elle s’empara de son précieux canif. Elle posa la lame inconsciemment à la hauteur de son poignet puis elle se coupa lentement, savourant la douleur qui la libérait de son malaise.

Une fois son rituel terminé, Caroline réalisa que quelque chose n’allait pas du tout. L’entaille était trop profonde, beaucoup trop profonde. Le sang coulait à profusion de sa plaie. Hâtivement, elle se rendit à la salle de bains et tenta vainement d’arrêter le saignement. L’inquiétude gagna rapidement Caroline. Sa fréquence cardiaque augmentait considérablement. Haletant, elle retourna dans sa chambre. La pièce se mit à tourner et Caroline chancela. Elle s’appuya contre sa table de chevet, étourdie, faible, nauséeuse. Son bras ne s’était toujours pas arrêter de saigner. Affolée, elle tituba jusqu’à la porte. Sa main ensanglantée glissa sur la poignée et l’adolescente s’écroula. Sa tête heurta violemment le mur.

Caroline entendit sa mère lui demander ce qui se passait. Elle la vit entrer et se mettre à crier hystériquement. Son père accourut et s’accroupit près d’elle. Tout tournait et s’assombrissait.

Ce fut une image de sa mère en pleurs et de son père se jetant sur le téléphone qu’elle apporta avec elle avant de sombrer dans le silence et la noirceur de l’inconscience.

8/02/2006

Stigmates: chapitre 3

Le lendemain, Caroline se trouvait seule à son domicile. Jessica avait déjà commencé à travailler et Rock préparait ses cours à l'université. Son père y avait son bureau privé et prétendait que l'atmosphère y était beaucoup plus propice à… Quelle était son expression? À la dilatation de son esprit créateur. Peu importe ce que cela voulait dire. Si on en jugeait à ce que son père affirmait, tous les endroits étaient plus favorables à son esprit créateur que sa propre demeure. Caroline ressentit de la colère contre son père se manifester et aussitôt elle fut remplacée par de la culpabilité d'avoir même osé être fâchée contre celui-ci. Cette culpabilité se transforma en son tour en irritation envers elle-même. Comment pouvait-elle penser cela de son père! Caroline réprima ses sentiments et tenta de se distraire.

L'adolescente déambula de pièce en pièce dans la maison. Il y avait quelque chose d'à la fois merveilleux et terrible à propos de l'intimité qu'elle avait cette journée-là. Aujourd'hui, personne ne l'effraierait. Elle était en sécurité.

Caroline gagna sa chambre et se mit à feuilleter quelques magazines. Après près d'une heure, un sentiment étrange s'infiltra dans Caroline : la peur. La peur de quoi? La jeune fille n'en avait pas la moindre idée. Les minutes s'écoulaient et son inquiétude prenait de l'ampleur. Caroline savait que c'était insensé, elle n'avait rien à craindre. Cependant, l'adolescente était incapable de supprimer cette anxiété. Soudain, les souvenirs de la veille revinrent la hanter. Elle se rappela le garçon de l'agora. L'angoisse et la colère montèrent en elle.

La solitude devenait maintenant insupportable. Le silence écrasant allait la rendre folle. Les quatre murs de sa chambre semblaient se refermer sur elle. La jeune fille était prise de panique. Tout devenait flou, comme dans un rêve. Son esprit s'envolait. Non! Pourquoi aujourd'hui? Tout allait pourtant bien! Elle commençait à respirer de plus en plus vite. Elle regarda son lit. La solution était là. Elle pouvait arrêter cette crise facilement. Elle n'avait qu'à prendre ce qui se trouvait sous son matelas.

Lentement, elle souleva son matelas. Elle prit le petit canif qui y était caché. Son regard était vide maintenant. Son esprit était ailleurs. Elle se regardait à distance. Machinalement, elle sortit la plus grosse lame du canif. Elle releva la manche gauche de sa blouse et révéla des dizaines de cicatrices blanches, rouges, roses partout sur son bras. Elle mit la lame en contact avec sa peau et, sans même broncher, se coupa. La douleur la calma un peu mais ce n'était qu'une éraflure, alors elle répéta le mouvement plus lentement, en appliquant une plus grande pression sur le canif. Cette fois, la coupure était profonde. Du sang apparut à la surface. Caroline était hypnotisée par la vue du liquide rouge qui coulait le long de son bras. Désormais, la douleur était plus aiguë. Puis, sa fréquence cardiaque ralentit. Elle put respirer normalement. La douleur et le sang lui permettaient de se concentrer sur son corps. Son esprit revint et elle reprit contrôle de son corps.

Sa main lâcha le canif, elle recula contre le mur et se laissa glisser jusqu'au sol. Elle ferma les yeux. La peur, l'anxiété, l'angoisse, la colère, ces sentiments négatifs s'étaient tous échappés avec son sang et la douleur. Elle s’était relaxée. La douleur avait cet effet lorsqu'elle était utilisée correctement. C'était la médecine de Caroline. C'était son secret.

Caroline regarda son bras. Il saignait encore. Elle prit quelques mouchoirs et les appliqua contre sa coupure. Ils retiendraient son sang le temps qu'elle traverse à la salle de bains. Cette dernière communiquait heureusement avec la chambre de Caroline. Celle-ci se considérait particulièrement chanceuse, étant donné les circonstances. Elle fit couler l'eau du lavabo et rinça son bras. Puis, elle appliqua de l’eau oxygénée et un bandage sur sa coupure. Elle abaissa la manche de sa blouse. Rien ne paraissait. Elle imbiba d’eau quelques serviettes et nettoya le sang qui avait coulé le long de la lame du canif ainsi que sur le plancher de sa chambre. L’adolescente remit son précieux outil en place sous le matelas. Finalement, elle se coucha et dormit jusqu'en fin d'après-midi.



Caroline ouvrit lentement les yeux. Elle tourna la tête vers son radioréveil qui affichait seize heures. Bien. Elle était seule car sa mère travaillait jusqu'à dix-sept heures et son père, dix-sept heures trente. La jeune fille s’étira de façon très lasse et se rendit à la salle de bains. Elle s’aspergea le visage d’eau froide, dissipant efficacement la fatigue qui tentait de s’ancrer en elle. Elle inspecta ses vêtements dans le miroir afin de s'assurer qu'aucune goutte de sang n'y était tombée. Tout était comme il le fallait. Sa coupure ne s'était pas remise à saigner non plus. Cela lui ferait tout simplement une autre cicatrice.

Elle mit cet épisode derrière elle, tel elle le ferait d’une blessure accidentelle, et alla préparer le souper comme sa mère le lui avait demandé.

12/24/2006

Stigmates: épilogue

– Appelle-nous quand ce sera terminé.

– D’accord, maman, répondit Caroline d’une faible voix.

Sa mère déposa un baiser sur son front et Caroline sortit de la voiture. Elle regarda tristement sa mère s’éloigner.

L’hiver avait enfin levé l’interminable siège de la ville. Quelques flocons de neige agonisaient au sol. Le soleil ne démontrait aucune pitié à l’égard de ceux qui l’avaient défié pendant près de cinq mois. Les oiseaux gazouillaient allègrement, soulignant à la fois le triomphe du soleil et le renouveau. Le vent caressait le visage de Caroline.

L’adolescente fit quelques pas vers le menaçant édifice vitré qui s’élevait vers le ciel parsemé de nuages, puis elle s’arrêta.

Les souvenirs des semaines précédentes lui revinrent : son séjour à l’hôpital, la visite de ses amies, l’accablement de ses parents à la découverte de ses habitudes autodestructrices et de ses ignobles cicatrices et les interminables discussions avec ceux-ci.

Après s’être coupé le poignet, son corps était entré dans ce que les médecins appellent un état de choc physiologique. Ses parents avaient appelé l’ambulance et on l’avait transportée à l’hôpital. En premier lieu, ses parents avaient cru qu’elle avait tenté de se suicider. Toutefois, les nombreuses cicatrices qui « ornaient » ses bras les convainquirent qu’il s’agissait de quelque chose de tout à fait différent. Les médecins suggérèrent la thérapie. La suite avait été horrible. Caroline avait dû faire face aux incessants questionnements de ses parents et à leurs reproches. Si Mélissa ne l’avait pas soutenue, elle aurait probablement été incapable de traverser cette pénible étape de sa vie.

Heureusement, Mélissa était venue la visiter dès son retour à la maison.



– Je peux entrer?

Caroline garda le silence.

Mélissa s’avança lentement. Ses yeux verts cherchaient son amie dans la noirceur de la pièce.

– Et si tu allumais ta lampe de chevet?

Caroline s’exécuta.

– Ah! Te voilà…

Mélissa s’assit près de Caroline sur le lit. Cette dernière fuyait le regard de Mélissa.

– Caro. Ma chère Caro. Tu vas mieux? Comme j’ai mal fait de te quitter vendredi. J’aurais dû rester avec toi. Si j’avais su…

Mélissa soupira. Caroline ne souffla mot.

– Si tu savais combien j’ai eu peur pour toi, Caro. J’ai craint pour ta vie. Je croyais que tu avais décidé de tous nous abandonner.

Sans crier gare, Caroline se mit à pleurer à chaudes larmes et se jeta dans les bras de son amie.

– Je suis tellement tannée! Je suis folle… J’ai déçu mes parents… Je ne vaux rien! Je me dégoûte! Oh! Mélissa, qu’est-ce que je peux faire?

Les larmes de douleur, de souffrances et de désespoir que Caroline avait si longtemps retenues coulaient enfin le long de ses joues.

Mélissa la berça dans ses bras en lui murmurant de douces paroles, la consolant du mieux qu’elle le pouvait. De longues minutes passèrent ainsi.

Finalement, Mélissa dut quitter son amie. Avant de partir, elle lui glissa ces mots à l’oreille :

– Sache, Caro, que je serai toujours là pour toi. Toujours. Je sais que c’est difficile de me croire. Tu es très craintive à propos de tes relations interpersonnelles, mais je suis sincère. Je suis certaine que quelque part dans ton cœur, tu le sais que je le suis et que tu me fais confiance.



Caroline secoua la tête et s’avança prudemment. Elle s’arrêta à nouveau.

Elle avait tant appris depuis qu’elle avait déménagé dans cette région. Malgré la souffrance que certains événements reliés à ses nouvelles amies lui avaient causé, elle retirait d’importantes leçons de ses expériences. Par exemple, comment pouvait-elle oublier l’épisode enivrant de la discothèque? Elle était désormais certaine qu’elle y avait découvert une nouvelle partie d’elle-même, un côté normal et merveilleux. Ces derniers jours, elle s’était accrochée à cette idée qui nourrissait l’espoir de la guérison chez elle.

C’est ainsi qu’elle reprit sa marche vers l’édifice.

Bien entendu, elle était terrifiée de ce qui l’attendait à l’intérieur. Ses parents l’avait forcée à venir ici après tout. Néanmoins, la partie d’elle-même qu’elle avait découverte à la discothèque laissa échapper un soupir de soulagement.

Elle était de plus en plus près de l’édifice.

Évidemment, la partie sombre d’elle-même ne se laisserait pas faire. Bientôt, elle serait en territoire inconnu et hostile.

Elle était arrivée à la hauteur des portes.

Caroline jeta un coup d’œil par dessus l’épaule. Elle aurait souhaité apercevoir Mélissa l’encourageant du regard à aller de l’avant. Elle se cambra et étudia les lettres moulées blanches inscrites sur la porte de droite : « Docteur Philippe Martineau, psychothérapeute ».
Puis, prenant son courage à deux mains, elle poussa les portes de l’édifice qui représentait à la fois ses plus grands espoirs et ses plus grandes peurs et se tourna vers une nouvelle étape de sa vie.

3/31/2006

La langue de chez nous

Entre le français et moi, il y a une histoire d'amour qui dure depuis plus de 10 ans. Je crois qu'elle a commencé lorsque j'avais 9 ans. J'étais en 4e année. À cette époque, mon frère de 6 ans mon aîné m'avait recommandé de lire un petit roman... un certain Seigneur des Anneaux... Je n'avais jamais lu de livres pour moi-même, mais cette histoire m'intriguait beaucoup. Mon frère m'avait glissé quelques mots sur l'anneau magique, la Comté, Gandalf, la Moria... Déjà, des images prenaient forme dans ma tête. Je décidai donc de me lancer dans cette grande aventure en septembre, soit au tout début de l'année scolaire.

J'ouvre une parenthèse. Nous avions une édition en 6 livres du Seigneur des Anneaux. Vous ne le savez peut-être pas, mais le Seigneur des Anneaux est divisé en trois parties qui sont elle-mêmes divisées en deux livres chacune (j'utilise l'appellation qu'on retrouve dans le livre). Le premier livre de La Communauté de l'Anneau se termine lorsque Frodon affronte les cavaliers noirs et que ces derniers sont emportés par la rivière enchantée (par Elrond dans le livre, et non pas Arwen). Le deuxième livre commence dans la maison d'Elrond et se termine par la dissolution de la Communauté. Le troisième livre (donc, le premier des Deux Tours) commence avec la mort de Boromir et suit exclusivement les aventures d'Aragorn, Gimli, Legolas et de Merry et Pippin. Il se termine avec Pippin qui regarde dans le palantir et Gandalf qui l'emmène à Minas Tirith. Le quatrième livre suit exclusivement les aventure de Frodon, Sam et Gollum et se termine avec Frodon prisonnier des orques, tout juste après l'antre d'Arachne. Le cinquième livre (premier livre du Retour du Roi) suit les aventures de Gandalf, Aragorn et cie à Minas Tirith et se termine avec la Bouche de Sauron aux portes de Mordor. Le sixième complète l'histoire en suivant Frodon et Sam jusqu'à la destruction de l'Anneau et en racontant l'épilogue. Fin de la parenthèse.

Je disais donc qu'en septembre, je décidai d'entreprendre la tâche colossale, pour un enfant de 9 ans, de lire Le Seigneur des Anneaux au complet. Il me fallut quatre mois pour m'affranchir du premier livre, mais j'étais accroché. Je lisais à chaque semaine et j'avançais péniblement, lentement, mais sûrement, avec Frodon et cie. Certains passages me semblaient interminables, mais je persévérais et je m'assurais de lire chaque mot, chaque phrase, au complet. En janvier, je commençai le second livre. Et puis à partir de ce moment, tout s'accéléra. Ma lecture prenait beaucoup de vitesse et en juin, j'étais rendu au cinquième livre. Finalement, j'abordai le dernier livre que je terminai dans les derniers jours de juillet.

Il m'avait fallu onze mois, mais j'avais passé au travers du Seigneur des Anneaux. Non seulement j'avais adoré l'histoire, les lieux, les personnages, mais le français m'avait charmé. J'entrepris donc de lire pour moi-même et c'est ainsi qu'alors que mes camarades lisaient Bingo le chien va à la plage (titre fictif), je lisais Les Yeux du Dragon ou Les Aventures de Sherlock Holmes.

Vous me direz que ces titres ne sont que traductions, mais je vous répondrai qu'ils valent autant que n'importe quel livre écrit originalement en français. À mes yeux, le travail des traducteurs et traductrices a une valeur égale à celui de l'auteur. Les traducteurs jonglent avec les mots et explorent les richesses de la langue pour transposer l'oeuvre originale dans un nouveau contexte linguistique.

Au secondaire, le français prit une nouvelle place dans ma vie avec toutes les productions écrites que nous devions produire dans nos cours. Je prenais un plaisir immense à rédiger des textes, cherchant toujours à embellir mes phrases et puisant sans cesse dans mon fidèle dictionnaire.

En cinquième secondaire, je dus rédiger un travail de fin d'études. Il pouvait prendre la forme que je voulais. J'optai (presque) sans hésiter d'écrire une histoire. Je choisis un sujet qui me tenais énormément à coeur: l'automutilation. Mon objectif était d'écrire une histoire permettant aux de découvrir la souffrance que vivent les gens qui s'automutilent. Je m'acharnai pendant près de quatre mois à la rédaction de cette histoire. Lorsque je remis ma version finale à mon superviseur, j'étais extrêmement fier de mon travail. J'y avais mis tout mon coeur. C'était le couronnement de mes études et cette courte histoire (20 000 mots) avait une signification spéciale pour moi...

Aujourd'hui, je relis cette histoire et ses défauts me sautent aux yeux. Elle m'apparaît médiocre. Le style est forcé et les phrases sont truffées de tournures un peu boiteuses. L'histoire est remplie de clichés et la fin paraît forcée... avec raison, puisque j'ai manqué de temps pour certains éléments que je voulais explorer. Certains éléments du récit sont très naïfs, reflétant l'immaturité d'un garçon de 16 ans...

Mais...

J'ai passé de merveilleux moments à la rédiger. Je baignais dans un univers de français où les mots, les phrases, les procédés linguistiques tourbillonnaient dans ma tête. Mes dictionnaires étaient mes amis. Et j'y ai mis tellement d'effort et d'amour que malgré tout, ce texte aura toujours une place dans mon coeur, malgré tous ses défauts.

C'est pourquoi je partage aujourd'hui un extrait de cette histoire, intitulée Stigmates. Veuillez voir le prochain message de mon blogue pour un aperçu de l'univers dans lequel j'ai vécu pendant quelques semaines à la fin de mon secondaire...

~Marc

12/24/2006

Stigmates: chapitre 12

– C’est comme ça que j’ai appris plein de choses intéressantes sur des petits villages, comme Tweed en Ontario. On n’y pense pas souvent, mais…

Caroline poussa un profond soupir. Elle n’était présente que de corps et non d’esprit au cours d’histoire de monsieur Paradis. Les radotages amusants de cet enseignant pour le moins spécial ne suffisait plus pour retenir l’attention de la jeune fille. Depuis près de deux semaines déjà, Caroline était en proie à une sombre et profonde mélancolie. Elle avait échoué dans sa mission la plus importante : cacher son secret. Elle s’était trop attachée à Mélissa. C’était de sa propre faute si elle en souffrait maintenant.

Mélissa se tenait un peu plus à l’écart de Caroline. Quand elle lui parlait, Caroline devinait son malaise d’autant plus qu’elle avait très bien lu le dégoût dans le visage de son amie lorsque celle-ci avait regardé ses cicatrices. Et Caroline ne tentait pas de remédier à la situation. Maintenant que Mélissa savait qu’elle était folle, Caroline n’osait plus croiser son regard. Chaque fois qu’elle le faisait par inadvertance, elle croyait discerner la répulsion qu’elle provoquait chez Mélissa. La situation avait amené Caroline à se couper davantage ces temps-ci. Pour l’adolescente, ce signe de faiblesse évident de sa part alimentait ses sentiments de honte, de culpabilité et de colère malgré le fait qu’elle n’eût été capable de les nommer.

En plus, ces récents événements avaient soulevé chez la jeune fille une nouvelle vague d’anxiété ainsi que de nouveaux questionnements. En effet, la fréquence de ses crises s’était considérablement accrue depuis la rentrée scolaire. Caroline s’interrogeait sur les effets néfastes que cette augmentation pourrait entraîner chez elle. Néanmoins, elle ne pouvait rien y faire. Les bénéfices qu’elle retirait de sa pratique lui étaient vitaux.

Du coin de l’œil, l’adolescente aperçut Mélissa se lever afin d’aller tailler son crayon. Elle sentit le regard de cette dernière sur elle. Caroline garda les yeux fixés sur l’enseignant, bien qu’elle n’y portât aucunement attention, et se mordit la lèvre inférieure.
Mélissa. Caroline ressentit un vif pincement au cœur. D’un côté, Caroline avait toujours su que les liens qu’elle formait avec sa camarade de classe ne pouvaient que lui apporter malheur et souffrance. D’autre part, cette amitié avec Mélissa avait paru si sincère, si désirée de la part de cette dernière. Quant à Maria et Nadine, Caroline se tenait à l’écart d’elles aussi. Bien qu’elle ne s’en rendit pas compte, elle craignait beaucoup plus la déception et le rejet de leur part depuis que Mélissa avait découvert son secret.

Pourquoi n’avait-elle pas fermé la porte de sa chambre derrière elle ce soir-là? Habituellement, lorsqu’elle entrait en transe, elle demeurait assez consciente pour s’assurer que personne ne puisse la surprendre. Cette fois-là, tout était allé différemment. Pour toute explication, elle se dit qu’elle devenait de plus en plus folle. Elle sourit amèrement.



Monsieur Paradis parlait ; Mélissa n’entendait rien.

Elle avait toujours été une élève très attentive en classe, une élève de si bonne humeur. Pourtant, ces derniers jours, rien n’y faisait : elle n’arrivait tout simplement pas à se concentrer sur quoi que ce soit et son entrain habituel avait fondu comme de la neige sous un soleil d’été. Le fameux secret de Caroline la tourmentait. Elle avait tant cherché à le percer et maintenant qu’elle connaissait la vérité sur son amie, elle ne savait quoi faire. Elle était prise au dépourvu.

Mélissa s’était attendue à tout, absolument tout, sauf à… ça. Caroline se coupait… volontairement. Mélissa ne savait plus quoi penser. Malgré ce qu’elle avait dit à Éric, elle aurait préféré que Caroline se drogue ou, pis encore, qu’elle soit victime d’abus sexuel. Au moins dans ces cas, elle aurait pu s’en prendre à quelque chose ou quelqu’un. Mais non. Tout se jouait dans la tête de Caroline.

Mais pourquoi se blessait-elle? Pourquoi? Comment pouvait-elle supporter la douleur? Était-elle masochiste? Trop de questions demeuraient sans réponse dans l’esprit de Mélissa. Simultanément, elle rageait intérieurement contre son amie qui adoptait ce comportement incompréhensible et mourait d’inquiétude, de souci et de remords.

Mélissa, terriblement troublée, laissa échapper un juron sous son souffle. Elle avait promis à Caroline de garder son secret. Quelle erreur de sa part! Mélissa avait pu se restreindre de mentionner sa découverte à Maria et Nadine, mais Caroline se faisait de plus en plus distante. Mélissa aurait tant souhaité être plus près d’elle ces temps-ci, mais elle ne maîtrisait pas ses émotions par rapport à cette situation. C’était un terrain hostile et inconnu. Elle devait briser cette promesse idiote maintenant. Elle ne pourrait jamais aider Caroline sans aide extérieure. Et elle savait exactement à qui s’adresser afin d’obtenir l’aide nécessaire à Caroline et ainsi mieux comprendre ce dont son amie souffrait.



Éric se tenait la tête entre les deux mains plutôt par fatigue que par abattement.

– C’était donc ça. Caroline s’automutile.

Il secoua légèrement la tête.

– Pauvre fille, laissa-t-il échapper tristement.

Mélissa roula les yeux.

– Tu ne peux pas me dire quelque chose que je ne sache pas déjà? demanda-t-elle d’un ton brusque.

Son frère lui jeta un regard exaspéré.

– Tu sais que tu devras changer d’attitude par rapport à cette maladie? Car si tu te bornes à penser comme tu le fais présentement et à continuer à agir ainsi, t’es mieux de me laisser m’occuper de Caroline seul.

Mélissa poussa un long soupir en se laissant tomber à ses côtés. Elle passa sa main dans son épaisse chevelure et ferma les yeux.

– Je sais, je sais, commença-t-elle. C’est tellement dur de savoir que mon amie se fait mal comme ça. Je ne sais pas quoi faire ou quoi penser. Et je me sens mal d’avoir brisé ma promesse.

Le visage d’Éric se fit sympathisant.

– Je te comprends. C’est pour ça que je vais t’apprendre quelques petites notions de base par rapport à l’automutilation question de démystifier les choses. Bon, comme tout le monde se devrait de le savoir…

8/24/2006

Stigmates: chapitre 6

Quelques semaines plus tard, Caroline fermait la porte de son casier, plongée dans une réflexion personnelle sur l'état des choses à la maison, lorsque Mélissa apparut soudainement à ses côtés. Comme toujours, elle affichait un large sourire qui révélait ses superbes dents blanches.

– Alors, Miss Je-suis-perdue-dans-mes-pensées, prête pour un passionnant cours de mathématiques?

– Toujours, marmonna Caroline.

Caroline en était venue à cette conclusion à propos de Mélissa : elle devait accepter de devenir son amie afin que celle-ci la laisse tranquille. Ironique. Caroline avait donc rendu les armes. D'autre part, elle appréciait la personnalité de Mélissa. Elle l'amusait et réussissait parfois à lui faire oublier ses soucis. Pourtant, Caroline cherchait à ne pas trop s'attacher à cette nouvelle camarade. C'était stupide et cela représentait un signe de faiblesse de s'attacher à quelqu'un et d'en dépendre.

– Allons, ma petite fille, Mélissa était en train de dire, montre-moi tes belles petites dents!

Malgré l'humeur quelque peu maussade de Caroline ce jour-là, les efforts de Mélissa gratifièrent cette dernière d'un mince sourire de son amie.

– Je savais bien que ces petits muscles savaient encore se contracter!

Décidément, Mélissa plaisait bien à Caroline. Sauf lorsqu'elle l'interrogeait sur sa vie privée. Heureusement, elle n'insistait jamais et Caroline en était plus que reconnaissante, bien qu'elle ne serait jamais capable d'exprimer cette gratitude, car cela n'aurait fourni qu'un prétexte de plus à Mélissa pour s'interroger sur la vie privée de Caroline.

Quelques camarades de classe auxquelles Caroline n'avait jamais adressé plus que deux mots vinrent les rejoindre. Elle les salua tout de même d'un petit sourire poli. Ensemble, elles se rendirent à leur local de mathématiques.



– Non, mais il était tellement mignon! racontait Nadine à l'heure du dîner.

Nadine Chantigny était la fille aux cheveux blonds que Caroline avait remarquée lors de l'inscription. Maria Lopez, celle à l'accent espagnol, occupait la chaise en face de Caroline, subjuguée par le récit de sa copine. Les quatre adolescentes se tenaient de plus en plus souvent ensemble. Chaque midi, Nadine et Maria se joignaient à Mélissa et Caroline et discutaient de leurs nouvelles conquêtes amoureuses ou de candidats potentiels. Caroline écoutait distraitement les véritables feuilletons des deux amies qui, à toute apparence, étaient obsédées par les beaux garçons. Cependant, à les entendre parler, elles les trouvaient tous beaux alors… Mélissa, de son côté, prenait un plaisir fou à écouter Maria et Nadine relater leurs expériences et s'amusait encore plus à les taquiner par la suite.

– Pardonnez-moi les filles. J'aimerais parler à ma sœurette.

D'un mouvement sec et rapide, Mélissa décocha un coup de pied sur le tibia du jeune homme qui venait de prononcer ces paroles.

– Je ne suis pas ta sœurette! Je suis même née trois minutes avant toi!

Il maugréa quelques bêtises et Mélissa lança un regard victorieux à ses camarades. Elle pouvait se permettre de le malmener à sa guise : c'était Éric Lacroix, son frère jumeau. Éric était lui aussi dans le programme d'éducation internationale, mais Caroline avait peu de cours avec lui. Elle ne l'avait que salué quelques fois par politesse. Il était aussi grand que sa sœur et était peu costaud pour ne pas dire maigre. Son regard sérieux et ce sourire bidon qu'il affichait quelques fois incommodaient Caroline. Il semblait... distant. Il n'avait que très peu d'amis. Côté personnalité, c'était l'opposé naturel de sa sœur. Elle : le blanc, ouverte, radieuse, enjouée, bavarde ; lui : le noir, renfermé, sombre, sérieux, silencieux.

Frère et sœur échangèrent quelques mots à voix basse avant de pouffer de rire ensemble. Malgré les différences de tempérament entre Éric et Mélissa, une complicité formidable régnait entre les deux. Mélissa lui tapota les joues et il s'éloigna de leur table aussi discrètement qu'il s'en était approché.

Caroline sentit soudain les regards de Maria et Nadine peser sur elle. Qu'avaient-elles à la regarder comme ça? Sa bouche se mit soudainement à produire des surplus de salive. Qu'avait-elle fait? La voix tremblante, elle demanda :

– Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?

– Mais as-tu vu sa figure! s'exclama Maria.

– Ouais!

Nadine avait un très large sourire aux lèvres.

– Ma chère Mélissa, entama Nadine, je crois que ton frère fait de l'effet sur Caroline...

Caroline éprouva une soudaine envie de se cacher dans son sac à dos. Ses joues tournèrent écarlates en un clin d’œil.

– L'as-tu vue regarder Éric? continua Maria. On aurait dit qu'elle regardait Russel Crowe!

– Russell Crowe? Yeurk... Bruce Willis est bien plus beau!

Et le débat était entamé entre Maria et Nadine. Heureusement, en très peu de temps, elles avaient tout oublié à propos de Caroline et d'Éric. Sûrement, elles devaient exagérer. Caroline n'avait pas contemplé Éric comme elles disaient qu'elle l'avait fait. Elle ne le trouvait même pas attirant! Seulement... mystérieux. D'autant plus que l'attitude dont il faisait preuve à l'école la troublait.

– On va devoir se parler, toi et moi, glissa Mélissa dans l'oreille de Caroline d'un ton autoritaire.

Mélissa la regardait les yeux plissés, les traits sérieux.

– Je suis vraiment désolée, s'empressa de dire Caroline à mi-voix. Je sais que je t'ai embarrassée en face de Maria et Nadine.

Mélissa eut l'air confuse un instant. Puis, elle tenta de se faire rassurante.

– Mais voyons, je te taquinais, Caroline.

Pourtant, cette dernière n'était pas rassurée du tout. Elle hocha la tête, mais doutait sérieusement de l'honnêteté de son amie. D'un autre côté, comment pouvait-elle douter de Mélissa? Et tu oses t'appeler une amie? Franchement, Caroline! Tu devrais avoir honte de toi!

– Qu'en dis-tu, Caroline?

– Pardon? J'étais dans la lune.

– Vendredi soir, reprit Nadine lentement, on t'invite à venir avec nous au Tribe... C'est une
discothèque. Ça te dit?

– Je... euh, bafouilla-t-elle, mais on n’a même pas dix-huit ans!

– Ce n’est pas grave. On connaît les garçons à la porte. Ils nous laissent toujours entrer.

– Euh… d’accord, mais je vais demander à ma mère si je peux sortir en premier lieu…

– Parfait! Mais donne-nous une réponse rapidement, ok?

Caroline regarda Mélissa qui lui décocha un sourire complice.

– Ça va te faire du bien de sortir un peu, dit Mélissa. On va bien s'amuser, tu vas voir!

Caroline acquiesça mais un doute subsistait. Pouvait-elle vraiment, elle, Caroline Lapointe, sortir avec des gens de son âge et s'amuser?

8/21/2006

Stigmates: chapitre 5

Le lendemain, l'humeur de Mère Nature s'apparentait à celle de Caroline. Des nuages orageux obscurcissaient le ciel. Des grondements de tonnerre se faisaient entendre au loin. Un mince filet de pluie froide se mit à tomber. La journée s'annonçait morne et ennuyeuse.

Caroline affichait une longue et funeste figure à son arrêt d'autobus. Les funèbres pensées de la veille ne lui avaient donné aucun répit. Elle repassait la journée d'hier dans sa tête : son arrivée au cours de français, la rencontre avec Mélissa Lacroix, son dîner à la bibliothèque, l'après-midi d'enfer à fuir poliment Mélissa. Quelle journée! Le retour à la maison n'avait point été mieux. Son père était demeuré très tard à l'université. Sa mère s'était continuellement plainte des «hurluberlus» qu'elle devait servir à la bibliothèque. En fin de soirée, Caroline n'avait pu se retenir de se couper derechef. Toute la tension accumulée au courant de la journée s'était ainsi volatilisée et elle avait pu s'assoupir sans trop de difficultés.

L'autobus s'arrêta à quelques pas d'elle. Le groupe de personnes qui l'attendaient en se gelant les os dans cette pluie glaciale s'entassèrent en face des portes coulissantes. Caroline suivit tranquillement. Une fois bien au chaud à l'intérieur, son esprit plongea à nouveau dans ce sombre océan qu'étaient ses idées depuis hier. Elle se laissa dériver dans ces eaux houleuses. Elle était vraiment seule au monde. Une minuscule fourmi parmi une foule de géants. Une chose insignifiante pour laquelle personne ne portait aucun intérêt.

– Une femme à la mer! déclara soudain une fille d'un ton badin.

Caroline faillit s'étouffer avec sa salive. Éberluée, elle regarda avec des yeux exorbités la fille qui s'était imperceptiblement glissée à ses côtés. Mélissa Lacroix la regardait, le sourire fendu jusqu'aux oreilles.

– C'est si agréable de se sentir bienvenue comme ça!

Les petits yeux verts de Mélissa étincelaient d'amusement. Caroline secoua la tête et chassa, du moins pour le moment présent, ses soucis dans un recoin de son esprit.

– Tu m'as surprise, c'est tout, dit Caroline d'une faible voix.

– Oh, oh, tu sembles encore malade, toi... Ce n'est pas sérieux, j'espère?

– Non... Ce n'était que passager...

Derrière ses petites lunettes, les yeux de Mélissa observaient toujours Caroline qui dut détourner le regard et contempler le ciel orageux au travers la fenêtre du véhicule.

– Tu sais, si tu préfères, je peux m'asseoir ailleurs, commença Mélissa.

Caroline tourna brusquement la tête. Son visage affichait un mélange de peur et de soulagement.

– Non! Reste... s'il te plaît. Je... je suis désolée, tu sais. Pardonne-moi.

Mélissa fronça les sourcils et étudia Caroline.

– Tu es certaine que tu ne fais plus de fièvre, Caroline?

Le sourire de Mélissa se redessinait lentement sur ses lèvres ; il ne demeurait jamais caché longtemps.

– Parce que si tu es malade, tu pourrais me filer ce que tu as pour que je puisse manquer de l'école!

Mélissa éclata de rire. Caroline hésita, puis esquissa un sourire. La jeune fille était certaine qu'elle avait offensé Mélissa. C'était sans aucun doute pour cette raison qu'elle avait offert de s'asseoir ailleurs. C'était inacceptable de blesser les gens. Caroline se détestait. Mentalement, elle se lança un chapelet d'injures à la tête. Elle n'avait rencontré Mélissa qu’hier et elle avait déjà gaffé!

– En passant, pourquoi as-tu dit : « Une femme à la mer! »? demanda Caroline.

– Oh! Et bien, tu semblais si absorbée dans tes pensées que tu aurais pu t'y noyer...

Caroline fixa Mélissa mais avant que l'une ou l'autre des deux adolescentes aient eu le temps d'ajouter quoi que ce soit à leur conversation, l'autobus les débarquait en face de leur école.



Caroline réprima un bâillement et s'accouda à son pupitre. La raison d'être du cours d'éducation au choix de carrière échappait à Caroline. Qu'y apprenait-on de si important? Et l'enseignant, M.Séguin, était aussi intéressant qu'une botte de foin.

La jeune fille jeta un coup d’œil autour d'elle. La moitié des étudiants somnolaient, l'autre moitié de ceux-ci s'écrivaient des lettres dans leur agenda scolaire. Quel intérêt M.Séguin savait susciter chez ses élèves!

Une feuille de papier en forme de canard fut lancée sur le pupitre de Caroline. Vive l’art traditionnel japonais du papier plié! Une lettre de Mélissa. Caroline s'empressa de la lire.

L'adolescente éprouvait encore des sentiments contraires par rapport à cette fille pour la moins sympathique. D’une part, Caroline semblait dans l'impossibilité d'éloigner Mélissa sans la vexer, ce qu'elle s'interdisait de faire. Ensuite, son secret ne serait en sécurité que si elle demeurait à part des autres. Je n'ai pas ma place parmi les gens normaux... Et si je lui montrais mes cicatrices, elle serait horrifiée... Par ailleurs, Caroline était terriblement seule. Cette amie qui prenait un intérêt étrange en elle offrait quelque chose de nouveau, quelque chose d'à la fois excitant et terrifiant. La nature babillarde de Mélissa permettait à Caroline de conserver sa propre nature discrète.

Mais avant tout, c'était son secret qui comptait. Oui, c'est ce qui importait le plus dans toute cette affaire. Caroline compromettait sa vie entière en se liant d'amitié avec Mélissa. Elle ne pouvait se le permettre. Ce serait beaucoup mieux de jeter à l'eau cette idée d'amitié avec cette Mélissa. Où avait-elle eu la tête?



Tard cette nuit, Caroline se réveilla. Quelque chose n'allait pas. Elle alluma sa lampe de chevet. Son regard se porta sur la pile de cartables et de manuels qu'elle avait déposée sur son bureau où elle effectuait ses devoirs. La lettre que Mélissa lui avait écrite pendant la journée reposait sur le coin. Caroline l’observa fixement. À cet instant, tout semblait se jouer avec cette lettre. Une sensation de désorientation et de confusion emplit Caroline. Que devait-elle faire? Une peur inexprimable la rongeait de l'intérieur.

Ses pensées s'embrouillèrent. Tout semblait s'éloigner. Caroline entrait dans sa transe. Elle observa son corps à distance alors qu'elle s'emparait de son canif et relevait la manche de son pyjama. Elle se coupa à deux reprises. La douleur et la vue de son sang s'échappant de ses coupures eurent l'effet désiré. Le calme s'installa dans l'esprit de Caroline qui redescendait progressivement dans son corps. Elle s'était ancrée au sol.

Elle nettoya méthodiquement son bras, ses plaies, le canif, le plancher. Elle se recoucha, engourdie, calme, détendue. Elle repensa à Mélissa. Cette fois, la mer d'émotions n'était pas agitée. Caroline avait pris une décision. Ses yeux se portèrent sur la lettre de Mélissa. Ce n'était peut-être pas le choix le plus judicieux, toutefois, qu'avait-elle à y perdre?

7/22/2006

Stigmates: chapitre 1

C'était une journée chaude. Le mercure atteignait déjà les 28 degrés Celsius. Néanmoins, le vent rendait cet après-midi de mi-août particulièrement confortable. Quelques nuages solitaires défilaient rapidement dans le ciel. Au loin, on entendait le grondement d'une tondeuse à gazon.

Assise à l'ombre d'un pommier, Caroline Lapointe essayait de relaxer. Les yeux fermés, elle prenait plaisir à se faire caresser la peau par une brise estivale. L'adolescente se laissait doucement bercer par les gazouillis d'oiseaux qui se régalaient des pommes suspendues à l'arbre. La jeune fille respirait lentement, profondément. Mais ce n'était pas assez. Elle essayait vainement de chasser les souvenirs de la dispute qu'elle avait eue avec sa mère en matinée. Une autre dispute. Et c'était encore de sa faute, naturellement. Caroline semblait posséder un don pour gaffer. Elle soupira. Au moins la tension qu'elle avait ressentie après la dispute s'était dissipée puisqu'elle s'était... retirée dans sa chambre pour un certain temps. Elle poussa un autre soupir. Elle ne devait pas penser à ces choses-là.

Soudain, la sonnerie du téléphone retentit et l'extirpa de ses pensées. Caroline se leva rapidement et courut jusque dans la maison. Au quatrième coup, elle sauta sur le combiné et le décrocha.

– Allô?

– Caroline? dit son père à l'autre bout de la ligne. Ça va? Tu sembles à bout de souffle.

– J'étais à l'extérieur et j'ai dû courir pour venir répondre au téléphone... Maman prend un bain.

– Oh. D'accord, alors dis-lui que je vais revenir de l'université vers dix-sept heures trente.

– Parfait, papa, lança Caroline. À ce soir.

– Bye, chouette.

Caroline regarda le téléphone longuement en se mordant légèrement la lèvre inférieure. Son père était toujours à l'université. L'endroit était devenu sa résidence principale. Oui, il était professeur de biologie et c'était un tout nouveau milieu de travail, mais les vacances n'étaient même pas terminées. Il aurait pu passer un peu de temps avec sa mère et elle.

– Qui était-ce? demanda une voix ferme derrière Caroline.

– Papa, répondit Caroline en se retournant.

Jessica Paradis, sa mère, se tenait devant elle, le corps droit, l'air hautain. Tout en elle annonçait la maîtresse de la maison. Elle portait une robe de chambre en soie décorée de jolis motifs de roses et une serviette était enroulée autour de ses longs cheveux noirs. Quelques rides se dessinaient déjà sur sa figure, bien qu'elle essayât de les dissimuler le plus souvent possible derrière son maquillage. Son regard quelque peu froid et dur dénonçait le caractère strict de cette jeune quadragénaire. D'une certaine manière, Caroline trouvait que sa mère ressemblait à un aigle avec son long nez crochu qui, en lui seul, suffisait pour chasser la beauté de son visage. Mis à part ce défaut, c'était une femme dont les formes généreuses séduisaient les hommes avides de chair.

– Va-t-il coucher à l'université ce soir? demanda Jessica un léger sourire aux lèvres.

– Non... du moins, pas ce soir, dit Caroline bien qu'elle n'eût pas le cœur à la plaisanterie. Maman... eum... excuse-moi pour tout à l'heure. Je suis désolée.

Jessica la regarda un instant, son visage indéchiffrable. Caroline baissa les yeux. Elle ne pouvait supporter ce regard. Il semblait l'examiner sous tous ses jours, la disséquer, étudier les plus sombres recoins de son âme. Un sentiment d'affolement et de culpabilité l'assaillirent.

– Je suis vraiment désolée, maman, répéta Caroline, penaude.

– N'y pense plus, ma chérie. Toutefois, n'oublie pas ce que ton père a fait pour nous.

Caroline hocha la tête vigoureusement. Qu'elle avait été égoïste! Ne penser qu'à elle et totalement ignorer ses parents. C'était impardonnable.

– Bon, laisse-moi le temps d'aller m'habiller et me sécher les cheveux et nous irons à la librairie nous procurer ton matériel scolaire, d'accord? continua sa mère d'un ton enjoué.
L’école à présent… Tout ce dont j’avais besoin, pensa Caroline. La jeune fille soupira encore une fois et alla attendre sa mère à l'extérieur.



Rock Lapointe était un homme d'une quarantaine d'années. Ses courts cheveux brun foncé étaient parsemés de gris. Ses yeux bruns semblaient doux, toutefois Caroline savait qu’il ne suffisait que de quelques secondes pour transformer ce regard et le rendre dur comme le roc. Il n'était pas costaud mais avait les épaules assez larges. Sa taille moyenne l’aidait à passer facilement inaperçu dans la foule.

Évidemment, Rock parlait de son travail. Il était obsédé par ce dernier. Cependant, il avait une raison pour en parler autant ces temps-ci : il venait d'obtenir un nouveau poste en tant que professeur de biologie à temps plein à l’université de la région. Le quadragénaire était visiblement très excité par ce nouvel emploi. Toutefois, Caroline aurait aimé que son père se taise pour quelques secondes.

– Et puis, dans deux ans, était-il en train de raconter avec un entrain que lui seul avait pour ce qu'il disait, ils vont construire de tout nouveaux laboratoires de biologie à la fine pointe de la technologie. J'ai eu la chance de jeter un coup d’œil aux plans et, franchement, je suis resté bouche bée. C'est si impressionnant!

Caroline roula les yeux et s'empressa de terminer son repas pour échapper à la suite du récit rébarbatif de son père. Jessica, d'autre part, semblait indifférente à la longue tirade de son mari, mâchant machinalement et hochant la tête ici et là.

Caroline se demandait si son père remarquait qu'il n'intéressait personne ou s'il refusait tout simplement de reconnaître leur manque d'intérêt dans leur attitude. D'une façon ou d'une autre, rien ne l'empêchait de poursuivre son monologue. Et ensuite on dit que les filles sont de vraies pies!

La jeune fille tenta d’interrompre son père pour demander la permission de se retirer de table : il ne lui porta guère attention. Un Boeing 747 se serait écrasé dans la cour arrière qu'il ne l'aurait aucunement remarqué. Dans son esprit, tant qu'il y avait une personne à la table pour l'écouter ou faire semblant de l'écouter, il était satisfait.

Caroline monta à l'étage et s'enferma dans sa chambre. Elle se laissa tomber sur son lit. La dispute du matin avec sa mère l'avait drainée de ses énergies et écouter son père dans ces conditions devenait insupportable.

L'adolescente songea aux événements de la matinée. Caroline et Jessica s'étaient disputées pour quelque chose de si banal. Jessica n'appréciait pas l'attitude que Caroline adoptait depuis leur déménagement, une semaine plus tôt. Voir Caroline dans cet état de mélancolie continue l'avait finalement dégoûtée et elle avait explosé ce matin lorsque sa fille s'était présentée au déjeuner. Caroline savait qu'elle avait été la goutte qui avait fait déborder le vase. Elle savait que tout était de sa faute. Elle ferma les yeux. Avec la rentrée scolaire qui approchait à pas de géant, les choses ne s'amélioreraient pas de sitôt.

Avant peu, le sommeil emporta Caroline et ses préoccupations.

12/03/2006

Stigmates: chapitre 8

Ce fut à la lumière de doux rayons de soleil que Caroline se réveilla le lendemain matin. La jeune fille paressa pendant de longues minutes. Son lit douillet la retenait et elle n’avait aucunement l’intention d’échapper à la chaude étreinte de ce dernier. Au rez-de-chaussée, elle discernait des fragments de conversation de ses parents qui, à en juger par le bruit des ustensiles contre les casseroles et assiettes, déjeunaient. Malgré les complaintes constantes de son estomac, l’idée de quelques heures de plus de sommeil était trop alléchante pour la refuser.

La jeune fille tira les couvertures jusqu’à son menton. Subitement, elle ouvrit grand les yeux et s’assit dans son lit. Il y avait un pansement à l’intérieur de sa main gauche. Elle le regardait en fronçant les sourcils quand elle se rappela les événements de la veille.

– Ce n’était donc pas un cauchemar, murmura-t-elle.

Elle se laissa tomber à la renverse. Ses yeux fixaient le plafond, mais elle ne voyait rien. Quelle soirée avait-ce été! En revoyant le garçon de l’agora, une crise s’était déclenchée. Qu’est-ce que ses amies penseraient d’elle? Qu’elle était folle, à coup sûr. Et probablement aussi qu’elle était une fille stupide qui a peur de danser avec un joli garçon. Ses amies lui en voudraient de les avoir humiliées ainsi devant le gars de l’agora. Comment pourrait-elle les regarder à nouveau dans les yeux devant les réprimandes muettes qu’elles exprimeraient dans leur regard? L’adolescente fut prise d’une soudaine envie de téléphoner à ses camarades, de leur demander pardon pour l’idiote qu’elle avait été la veille, mais elle était terrifiée de leur réaction. À quoi bon? pensa-t-elle. Elles ne m’inviteront tout simplement pas à sortir de nouveau avec elles.

Caroline ferma les yeux. Elle se détestait. Tout ce qu’elle entreprenait se soldait par un échec, sinon au sens propre du terme, du moins à ses yeux : ses relations interpersonnelles, ses travaux scolaires, ses projets. Quelques fois, Caroline songeait au suicide. Elle caressait l’idée pendant quelques minutes, examinant ses poignets, se disant qu’il ne suffirait que de faire deux entailles à ces endroits et tout serait terminé rapidement. Cependant, la peur la gagnait à ces seules pensées et elle avait vite fait de les chasser de son esprit.

Quand elle ne put plus supporter ces sinistres idées, elle bondit hors de son lit. Elle s’habilla en vitesse et rejoignit ses parents à la salle à manger. L’adolescente était prête à tout pour se changer les idées.

Rock était absorbé dans la lecture de son journal et ne se dérangea point lorsque sa fille s’assit en face de lui.

– Salut, papa. Salut, maman.

Son père lui lança une salutation matinale de l’autre côté de son journal et continua paisiblement sa lecture. Jessica, pour sa part, prit un plus grand intérêt pour sa fille.

– Alors, as-tu passé une belle soirée au cinéma? demanda sa mère.

– Oui, c’était très agréable, mentit-elle.

Jessica déposa une assiette comportant deux généreuses crêpes arrosées de succulent sirop d’érable. Les gargouillis de son estomac vide transformèrent ce déjeuner banal en un véritable festin de roi. Ses papilles gustatives jubilèrent d’anticipation. La petite créature qu’était Caroline se métamorphosa en ogre le temps de son déjeuner, fourrant d’énormes bouchées de son repas dans son petit orifice buccal. Elle avait dépensé beaucoup d’énergie la veille et son corps réclamait son dû.

– Tiens, qu’est-ce que c’est que cela? demanda soudainement Jessica à sa fille.

Jessica pointait le pansement dans la main gauche de Caroline. Caroline ne broncha point. Elle avait déjà préparé sa réponse.

– Oh! Ce n’est rien. Mes amies et moi avions décidé de faire une petite course. J’ai trébuché et me suis coupé la main sur un morceau de verre. Ne t’inquiète pas, j’ai désinfecté la plaie.

– Folies de jeunesse! Tu ne devrais pas t’exciter comme ça, lui réprimanda sa mère.

– Je suis désolée, maman…

La mine de Jessica s’assombrit. Elle se tut et se retira au salon.

Bravo! Tu as encore gaffé! Comment te sens-tu maintenant? Misérable, voilà comment elle se sentait. Caroline ne saisissait pas ce qui avait bien pu faire réagir sa mère comme elle l’avait fait, mais elle savait que c’était de sa faute. Caroline soupira et tenta de converser avec son père.

– Alors, tout va bien au travail?

Tout de suite, elle regretta d’avoir adressé la parole à son père.

– Oui, mais je suis un peu déçu du milieu, dit-il, toujours caché derrière son journal. On ne reconnaît pas mes compétences à leur juste valeur. Je me sens délaissé…
Pour des raisons qu’elle ne put discerner que beaucoup plus tard, ces mots déclenchèrent une crise chez elle. Rock se plaignait inlassablement de sa situation professionnelle, mais sa voix était réduite à un sourd bourdonnement dans la tête à Caroline.

– Je dois aller faire mes devoirs, interrompit Caroline.

Son père abaissa son journal et regarda sa fille en levant un sourcil.

– Ça va?

– Oui.

Il plissa les yeux et l’observa s’éloigner.

Les ados, pensa-t-il.

Puis, il replongea dans sa lecture.

Caroline se rendit à sa chambre, ferma la porte derrière elle et sortit son canif de sa cachette. Elle s’apprêtait à relever sa manche et à se soulager de ce qu’elle vivait lorsqu’elle entendit sa mère lui demander de prendre le téléphone. La partie consciente de Caroline s’observa décrocher le combiné.

– Oui?

Sa voix sonnait creuse, vide. Elle était dépourvue de toute trace d’émotion quelconque.

– Caroline?

C’était Mélissa. Elle semblait inquiète.

– Ça va, Caroline? Tu me sembles… bizarre.

– Non, ça va. Tout va bien. Mais je ne peux pas te parler tout de suite. Je te rappelle plus tard.

– Non, attends! Ça ne va pas du tout, hein? Qu’est-ce que t’as? Est-ce que tu es là?

– Je vais te rappeler.

Et sur ce, Caroline raccrocha. Elle n’en pouvait plus d’attendre. Elle reprit son canif et
s’administra sa médecine. Comme à l’habitude, le calme s’installa. Par la suite, elle pratiqua son petit rituel habituel : nettoyage de la plaie et du canif, bandage de la plaie si besoin est, etc.

Lorsqu’elle eut terminé, son esprit était trop engourdi pour rappeler Mélissa. Aussi, elle se coucha sur son lit et s’assoupit immédiatement.



Sourcils froncés, Mélissa Lacroix regardait le combiné du téléphone qu’elle tenait dans sa main gauche. Elle le déposa et s’assit lentement dans le grand fauteuil du salon tout en laissant s’échapper un long soupir. Elle était très préoccupée. Les événements de la veille la troublaient. Comment pouvait-elle chasser de sa tête la vision de la main ensanglantée de son amie? Bien sûr, tout cela n’avait été qu’un méprisable accident, comme leur avait expliqué Caroline, mais l’image subsistait dans l’esprit de Mélissa. Caroline, par nature, était timide et peu bavarde. Mélissa respectait ce côté de Caroline et c’est ainsi qu’elle n’en savait que très peu sur son amie. Cette dernière ne parlait pratiquement jamais de ses parents, de son ancienne vie ou d’elle-même. Toutefois, elle était toujours très enjouée d’entendre les histoires que ses amies avaient à raconter. Mélissa connaissait ce genre de personnes. Caroline cachait quelque chose. Un secret. Mais lequel? L’adolescente se triturait les méninges. Qu’était-ce? Et qu’est-ce qui la motivait à garder cette chose secrète? Bien sûr, cela ne faisait que quelques semaines que Caroline et elle se connaissaient, et il était tout à fait compréhensible que Caroline ne souhaite pas se confier tout de suite à Mélissa. Cependant, tout cela avait piqué la curiosité de Mélissa et elle devait maintenant aller au bout des choses.

Elle poussa un autre soupir. Elle devait être prudente. Elle voyait bien qu’on ne devait pas trop pousser Caroline Lapointe. De plus, la curiosité n’avait-elle pas tué le chat? Donc, elle attendrait que le moment soit juste. Elle patienterait jusqu’à ce que Caroline soit suffisamment à l’aise pour lui livrer ses secrets. Enfin, elle pourrait aider son amie. C’était tout ce qu’elle désirait vraiment : aider cette pauvre âme qu’elle savait en détresse.

7/26/2006

Stigmates: chapitre 2

Caroline se réveilla en sursaut. Elle s'était endormie tout habillée sans même se réveiller une seule fois pendant la nuit. Elle se souvint tout à coup quel jour il était et pour un instant fut prise de panique. Elle regarda son radioréveil. Huit heures et demie du matin. Elle devait se rendre à sa nouvelle école pour s'inscrire aujourd'hui. En avant-midi? Non… Ce n’est qu’à quatorze heures. Caroline se calma. Elle avait encore plusieurs heures devant elle. Pourtant, elle décida que cela ne lui ferait pas de mal de se lever tout de suite. Elle pourrait peut-être en profiter pour regarder un film ou deux ; il y avait un club vidéo près de sa nouvelle demeure.

Mais avant tout, une bonne douche! Caroline détestait passer une seule journée sans se laver.



En sortant de la douche, elle aperçut son reflet dans le miroir. Une adolescente de seize ans au visage hâve la regardait. De grands yeux bleu clair, rivalisant même avec la pureté du ciel, dominaient sa figure. D'après sa grand-mère, elle possédait le plus magnifique des regards. Elle ferait rêvasser bien des garçons, disait-elle aussi. Caroline en doutait fortement. Ses lèvres étaient minces et pâles, rien à attirer les garçons. Son cou était bien trop long et son corps bien trop maigre pour que les garçons ne la remarquent... et c'était beaucoup mieux ainsi. Les garçons la mettaient mal à l'aise. Son regard descendit et se porta sur ses bras. Ses bras... Elle détourna les yeux. Ce n'était pas le temps d'y penser.

Elle sécha sa longue chevelure brune, se rhabilla et descendit à la cuisine. L'adolescente avait cru qu'elle trouverait sa mère à la salle à manger en train de lire les petites annonces dans les journaux, mais elle n'y était pas. Jessica avait laissé une note sur le réfrigérateur. Elle était partie à la bibliothèque.

Ainsi, sa mère s'était peut-être déniché un emploi. Lorsqu'ils vivaient dans leur ancienne ville, Jessica travaillait au restaurant de ses parents. Frères et sœurs y avaient tous aidé papa et maman. Après environ vingt-huit années de fidèle service au restaurant familial, c'était un repos bien mérité qu'elle prenait de cet environnement. Jessica s’était donc mise à la recherche d’un nouvel emploi plus reposant que le dernier.

Caroline se fit griller quelques rôties et mangea en vitesse. Elle ne savait pas quand sa mère serait de retour et elle voulait profiter du temps qu'elle avait pour elle-même. La jeune fille avait perdu l'envie de visionner des films, donc elle se retrouva devant l'écran de son ordinateur à naviguer dans Internet.



Quelques heures plus tard, elle entendait la porte s’ouvrir et sa mère l’appeler. Caroline descendit la rencontrer. Jessica radiait de joie. Son regard était, chose étonnante, adouci. Elle sourit à sa fille.

– Et alors, maman, qu’est-ce qu’il y a de si joyeux?

– Je suis allée à la bibliothèque il y a quelques jours et j’y suis retournée aujourd’hui. J’y ai eu un emploi! Ce n’est qu’une bibliothèque municipale, je sais, ce n'est pas comme môssieur Lapointe qui travaille à l’université, et franchement, qu'est-ce qu'elle a de si spécial cette université? Mais tout de même!

Un sourire se dessina sur les lèvres de Caroline. Elle aimait bien voir sa mère heureuse. Elle la félicita.

– Quand vas-tu travailler? demanda Caroline.

– Je commence dès cet après-midi. Alors, je vais aller te reconduire à l’école très bientôt si je veux y arriver à temps.

– Mais comment vais-je revenir?

– J’ai pensé que tu pourrais prendre l’autobus. Te familiariser avec la ligne que tu devras prendre cette année. Je vais te donner de l’argent pour un billet.

Bien que l’idée de passer plus de temps qu’elle ne le dût dans cette nouvelle école et de devoir prendre l’autobus seule lui déplaisait énormément, l’adolescente ne put qu’acquiescer. Elle faussa compagnie à sa mère et alla préparer les choses qu’il lui faudrait lors de son inscription.



Caroline était assise dans l'agora de l'école. Il lui restait encore une demi-heure à tuer avant de devoir se mettre en ligne pour s'inscrire. L'adolescente regardait autour d'elle. Il y avait une longue file de futurs étudiants avec leurs parents qui longeait le corridor menant à la cafétéria, où se tenait l’inscription. Certains étaient même accompagnés de leurs frères et sœurs et de leur grand-mère. C'était probablement des jeunes de la première secondaire. Caroline se demanda si certains apporteraient même leur chien ou leur chat. Un petit rire s'échappa de sa bouche. Deux adolescents qui passaient dans l'agora la regardèrent d'un air amusé et Caroline se sentit rougir. Elle détourna rapidement son regard et prétendit s’intéresser soudainement à observer ses pieds. La jeune fille se mordit la lèvre inférieure. Que penseraient-ils d'elle?

L'anxiété essayait de s'installer dans Caroline. Pas ici! cria-t-elle dans sa tête. Elle ferma les yeux et essaya de s'imaginer à l'ombre de son pommier, comme l’après-midi précédent. Elle avait découvert que simplement s'asseoir sous cet arbre et admirer la nature l'aidait à relaxer... mais ce n'était pas assez pour éviter de –

– Ça va?

Caroline ouvrit subitement les yeux.

– Mon Dieu, pardonne-moi de t'avoir fait si peur! dit un très beau garçon qui était penché devant elle. Bien trop près d'elle à son goût.

– J-J-J'étais en train de penser à… à l'inscription et toutes ces choses-là, débita-t-elle. Son cœur battait la chamade. Mais vas-tu t'éloigner!

– Oh! Je ne m'en ferais pas trop si j'étais toi. Ça n'a jamais tué... que deux personnes! lança-t-il en riant. Et il s'éloigna, allant rejoindre un groupe d'amis dans le coin opposé de l'agora.

Caroline le regarda avec d'énormes yeux, la bouche entrouverte. Puis, elle bondit sur ses deux pieds et accourut aux toilettes des filles. Elle ignora les drôles de regards que les gens lui jetèrent. Elle poussa la porte et s'immobilisa. Quelques jeunes filles se brossaient les cheveux devant les miroirs. Caroline s'enferma dans le premier cabinet. Elle s'assit sur la toilette, haletant. Un frisson lui parcourut le dos. Elle referma les yeux. Elle espérait que le garçon et ses amis ne seraient pas dans ses cours. Mais pourquoi lui avait-il fait si peur en premier lieu?
C’était simple : lorsque quelqu'un la surprenait alors qu'elle réfléchissait à son secret, une peur ridicule que cette personne puisse lire ses pensées l'envahissait, aussi fou que cela paraissait. Son secret. Son secret qu’elle gardait depuis ce qu’il lui semblait une éternité. Son secret que personne, personne au monde entier, ne devait connaître l'existence! Ce secret qui la mettait à part des gens normaux. Elle était différente des autres et elle le savait.

Caroline secoua la tête et prit de profondes inspirations. Elle ouvrit les yeux et put respirer un peu plus normalement. Son anxiété était passée mais la jeune fille demeura songeuse. Elle n'osait pas retourner à l'agora et affronter le garçon et ses amis. Ils riraient sûrement d'elle. Caroline ne croyait pas être capable de supporter pareille humiliation, pas ici, pas maintenant. Pourquoi sa famille avait-elle dû déménager? Mais aurait-il été mieux de rester dans leur ancienne ville? Caroline n'arrivait pas à répondre à ces questions. L’adolescente demeura longtemps immobile et méditative. Puis, elle jeta un coup d’œil à sa montre et décida qu'il était temps de se mettre en ligne.



Les gens en ligne étaient maintenant plus vieux. La plupart de ceux-ci semblaient de l'âge de Caroline qui s'efforçait de les observer discrètement. Son père, sachant qu’il ne pourrait encore une fois se libérer ce jour-là, avait insisté pour qu'ils rencontrent le nouveau directeur de Caroline plus tôt cette semaine. Celle-ci était inscrite dans un programme spécial, le programme d’éducation internationale, depuis la première secondaire. Son nouveau directeur leur avait expliqué qu'il n'y avait que deux groupes d'étudiants en cinquième secondaire dans ce programme à cette école. Ainsi, elle serait presque toujours avec les mêmes gens. Elle serait donc remarquée. Caroline se mordit la lèvre inférieure. Elle voyait tout cela d’un très mauvais œil. Elle eut préféré pouvoir passer inaperçue dans sa nouvelle classe. C'était là l’un des principaux aspects qui inquiétaient la jeune étudiante dans cette nouvelle école.

– Sais-tu qui a quitté l'inter? demanda une fille à son amie en face de Caroline.

– Je sais que Martine est partie. Pauline St-Jacques, Estelle Boudria et Marcel Legault sont tous partis aussi.

– C'est dommage pour Martine. Il ne reste qu'une année. Pourquoi s'en aller? Quant à Pauline et le reste, ce n'est qu'un bon débarras! répondit la première avec ce que Caroline croyait être un accent espagnol.

Alors les deux sont en cinquième secondaire, conclut Caroline. La première était grande, plus grande que Caroline, avait le teint basané et de courts cheveux noirs. La deuxième était petite et semblait sur le point de défaillir. Elle avait de courts cheveux blonds frisés que Caroline trouvait très jolis.

La petite demanda à son amie s’il y avait des nouveaux. Cette dernière avoua son ignorance. Pour un moment, Caroline caressa l'idée de leur adresser la parole et de leur révéler son arrivée à cette nouvelle école. Elle n'en eut pas le courage. La jeune fille craignait de s'imposer dans la conversation et de déranger les deux filles. Elle avait le don de dire les mauvaises choses au mauvais moment, puis elle ne voulait pas risquer une autre situation comme celle avec le garçon à l'agora. Elle s'abstint donc d'aborder leur conversation.

Caroline continua de tendre l'oreille aux paroles des deux filles. Cela lui permettrait d'en apprendre un peu plus sur les gens avec lesquels elle s'apprêtait à passer l'année scolaire. Elle pourrait ainsi se préparer mentalement à… à tout gâcher lorsqu'elle les rencontrerait, admit-elle intérieurement. Elle n'était tout simplement pas douée avec les autres. Elle était trop différente.

Ce soir-là, elle repensa aux événements de la journée. L'échange entre les deux filles en face d'elle ne lui avait pas appris beaucoup de choses. Elles s'étaient raconté leurs vacances et avaient parlé des beaux garçons qu'elles avaient rencontrés durant l'été. Rien de tout cela n'avait vraiment intéressé Caroline. Au moins, se consolait-elle, elle n'avait pas revu le garçon de l'agora et sa peur injustifiée l'avait quittée. Et avec cette pensée, en quelque sorte, réconfortante, elle s'endormit.

12/06/2006

Stigmates: chapitre 9

– Caroline! Attends-moi, voyons!

Caroline hésita. Elle avait feint un malaise toute la journée afin de se tenir à l’écart de ses amies. Elle ne possédait pas la force de les affronter après les événements de vendredi soir. De plus, elle se rendait compte qu’elle dépendait de plus en plus de ses amies. Elle devait à tout prix y remédier. Elle s’était trop rapprochée de Mélissa, Nadine et Maria. Rien de bon ne pouvait résulter de ceci. Comme elle le savait trop bien, elle n’avait pas sa place parmi les gens normaux. Ainsi, elle essayait de les éviter. Toutefois, elle ne pourrait s’en éloigner encore longtemps. Puisqu’elle ne voyait pas d’alternative, elle se retourna et patienta le temps que Mélissa l’ait rejointe avant de se remettre en route.

Mélissa, trimbalant son sac à dos sur son épaule droite, lui sourit. Elle passa une main dans son épaisse chevelure châtaigne.

– Écoute, je veux te parler un peu. Tu nous as évitées toute la fin de semaine ainsi que toute la journée à l’école. Là, tu ne m’échapperas pas!

Caroline tenta de sourire, mais le résultat s’apparentait plus à une grimace qu’à toute autre chose.

– D’accord, mais je ne prends pas l’autobus ce soir. Je dois aller au centre d’achat.

– Ça fait mon affaire, répondit Mélissa. Je dois y rejoindre Éric à cinq heures. On doit acheter un cadeau d’anniversaire de mariage à nos parents.

Les deux camarades se mirent en route vers le centre commercial. Elles marchèrent longuement en silence. Leur longue chevelure dansait dans le vent frais d’automne qui faisait tourbillonner les feuilles multicolores. Dans le ciel, on entendait les a-honk graves et hink aigus d’un vol de bernaches qui entreprenaient leur migration vers le sud.

– Y a-t-il plus belle saison que l’automne?

– Oui, répliqua tout simplement Caroline, affichant, malgré elle une esquisse d’un sourire.

Mélissa laissa entendre un rire mélodieux.

– Bon, je vois que tu vas déjà mieux, ma chère Caro.

Caroline ne pouvait nier ce fait. Encore une fois, elle fut étonnée de l’effet que Mélissa pouvait produire sur elle. Puis, elle repensa à vendredi soir. L’amertume s’empara d’elle de nouveau.

– Mélissa, je… je suis tellement désolée pour ce qui s’est passé vendredi soir, commença lentement Caroline. Je ne voulais pas vous humilier devant le gars. Pardonnez-moi…

Caroline baissa les yeux lorsqu’elle prononça ces paroles. Ainsi, elle était inconsciente du regard de Mélissa qui tentait de la déchiffrer. Caroline interpréta le silence de son amie comme un reproche.

– Tu sais, je comprends si vous ne voulez plus vous tenir avec moi, continua-t-elle, embarrassée et troublée. Je voulais seulement vous faire savoir que j’étais désolée…

Caroline jeta un coup d’œil furtif à sa camarade. Mélissa fronçait les sourcils. Une vague de culpabilité et de haine envers elle-même menacèrent d’emporter Caroline.

– Attends un peu, Caro, entama Mélissa d’une voix dure. Tu veux qu’on te pardonne pour ce que tu as fait? Premièrement, veux-tu bien me dire qu’est-ce que tu as fait?

– Tu le sais très bien… Je vous ai humiliées, Maria, Nadine et toi, au Tribe lorsque le gars m’a invitée à danser et que j’ai… j’ai capoté.

– Tu ne nous as jamais fait honte, Caroline! Tu es notre amie et on t’aime comme tu es. T’as le droit de refuser une danse à un inconnu. Comme tu as le droit de ne pas te sentir à l’aise avec les garçons. Même si Nadine et Maria parlent souvent de gars et tout et tout, ça ne te force pas non plus à vouloir un petit copain… Regarde-moi, je ne suis pas très à l’aise avec les gars non plus… même si je les taquine assez souvent… Ce n’est qu’un masque.

– Mais… J’ai gâché votre soirée… Vous n’auriez pas dû m’inviter.

Mélissa s’arrêta, planta ses poings sur ses hanches et regarda fermement Caroline.

– Caro, t’es notre amie et on te voulait avec nous. Tu ne peux rien y changer. Et puis, après tout, ce n’est qu’à cause d’un petit accident qui n’était aucunement de ta faute que nous avons dû revenir.

– D’accord… T’as raison… Pardonne-moi pour ce que j’ai dit…

Le visage de Mélissa s’attendrit et elle sourit affectueusement à son amie.

– Tu n’as pas besoin de demander pardon. Tout d’abord, tu n’as rien fait de mauvais. Ensuite, des amis, ça pardonne inconditionnellement.

Mélissa pinça la joue de son amie.

– Allez, dit-elle avec entrain, tu n’as rien à te reprocher.

C’est ce que tu crois? pensa Caroline. Tu ne dis cela que pour me faire plaisir… Je sais que tout est de ma faute… Tout l’a toujours été…

Les deux adolescentes se remirent en route pour le centre d’achat. Mélissa essayait de changer les idées de Caroline qui, elle-même, tentait de cacher sa mélancolie à son amie.
Mélissa avait dit que ce n’était qu’à cause d’un malencontreux accident qu’elles avaient quitté la discothèque. Elle ne se serait jamais douté que c’était Caroline elle-même qui s’était infligée volontairement cette blessure. Donc, c’était vraiment Caroline qui avait gâché leur soirée. L’adolescente se lança silencieusement un chapelet d’injures à la tête.

Une fois au centre commercial, les deux amies se promenèrent de magasin en magasin, discutant de ce qu’elles y trouvaient. Caroline tenait toutefois Mélissa à l’écart des magasins de vêtements. C’était trop dangereux pour y entrer. Mélissa aurait pu lui demander gentiment et poliment d’essayer une de ces petites chemises révélatrices à manches courtes. À cette demande, Caroline n’aurait pu trouver d’excuse valable et aurait été forcée de dévoiler ses nombreuses cicatrices. D’accord, ça ne se serait jamais produit de cette façon, mais quelque scénario équivalent se serait certainement déroulé. Caroline ne pouvait supporter ces pensées. Ses cicatrices menaient directement à son secret. Toutes ces entailles et coupures, elles conduiraient quiconque en apprenait l’existence à la conclusion que Caroline en avait elle-même tirée : elle était terriblement folle.

Les deux adolescentes observaient de petits chatons s’amuser ensemble au travers de la vitrine d’une animalerie quand un garçon se glissa à leurs côtés.

– Mignons, n’est-ce pas?

Mélissa et Caroline sursautèrent au son de la voix. Puis, Mélissa éclata de rire.

– Salut, frérot! Je suis désolée, est-il déjà cinq heures? Je n’ai pas vu le temps filer.

– C’est correct. Je suis en avance.

Caroline salua Éric en souriant timidement. Il ne lui rendit qu’une mince ébauche d’un sourire.
Frère et sœur se mirent à discuter ensemble et Caroline les écouta distraitement. La jeune fille étudiait Éric. Étrangement, il la mettait moins mal à l’aise qu’à l’habitude. Peut-être était-ce dû à sa personnalité si différente lorsqu’il était en présence de sa sœur? Il semblait relativement agréable lorsqu’il bavardait ainsi avec sa sœur. Toutefois, avec les autres étudiants, Éric était sombre et sérieux. Il ne possédait qu’un très petit cercle d’amis intimes. En dehors de ces derniers, il n’adressait la parole qu’à peu d’autres personnes de l’école. Un jour, Caroline se disait, elle devrait questionner Mélissa à propos de son drôle de frère.
Les trois amis visitèrent encore quelques boutiques avant de se séparer.

Par la suite, Caroline se trouva seule de nouveau. Elle acheta ce qu’elle était venue chercher, mais avant peu, la solitude pesa trop fortement sur elle et la jeune fille en transe se retira aux toilettes publiques, tout en farfouillant dans sa petite bourse à la recherche de ses petits ciseaux.



– Tu crois qu’ils vont apprécier? demandait Éric à sa sœur.

– Bien sûr! C’est tellement beau! Et puis –

Mélissa oublia ce qu’elle allait dire. Assise avec son frère à une table de la foire alimentaire du centre commercial, elle venait d’apercevoir Caroline se diriger vers les salles de toilettes. En soi, ce geste n’était nullement étrange. Ce qui intriguait la jeune fille, c’était ce regard vide qu’elle avait remarqué chez son amie. Caroline avait affiché un visage complètement dépouillé de toute émotion. Mélissa avait la curieuse impression d’avoir aperçu une marionnette vivante.

– Qu’est-ce qu’il y a, Mél?

Mélissa secoua la tête.

– Rien… Ça va.

Elle continuait la discussion avec son frère lorsqu’elle aperçut Caroline sortir de la salle des toilettes. Cette fois, son amie semblait calme, sereine. Cependant, il y avait quelque chose d’étrange dans tout cela. C’était un élément insaisissable sur lequel Mélissa n’arrivait pas à mettre le doigt. Tout ceci ne faisait que renforcer le sentiment que son amie nécessitait une aide immédiate.

Mélissa se mordit les lèvres. Éric la regardait patiemment, attendant qu’elle prononce les premiers mots.

– Vois-tu, commença-t-elle après un long moment de réflexion, je m’inquiète sérieusement pour Caroline. Quelque chose ne va pas chez elle. Je n’ai aucune idée de ce que cela peut être… Je n’ai qu’une curieuse impression qu’elle nous cache quelque chose d’important. Elle garde un secret. Tu sais, elle n’est pas du genre à sortir et elle est très discrète… trop discrète, même.

– Tu crois qu’elle a des problèmes familiaux?

– Je n'en sais rien… J’espère de tout mon cœur que ce n’est pas le cas, mais tu t’y connais mieux que moi là dedans.

– Je ne peux rien affirmer pour le moment. Je ne la connais pas du tout, Caroline. Cependant, t’as piqué ma curiosité. Peut-être qu’à deux, on a une meilleure chance de percer son secret? Toutefois, tu me connais…

– Ouais, je sais… Et si Caroline ne m’a rien dévoilé, elle ne te dévoilera jamais quoi que ce soit. En plus, t’es un gars et je sais qu’ils la rendent mal à l’aise. Mais j’apprécie ton aide.

– Je vais faire ce que je fais le mieux : observer et analyser.

– Merci.

Mélissa serra la main de son frère. Bien sûr, la jeune fille avait longuement discuté de ces choses avec Nadine et Maria, mais elles n’avaient pu tirer aucune conclusion des comportements de Caroline. Elles se préoccupaient du sort de leur amie et c’est ainsi que Mélissa avait pensé à son frère. Les nombreuses lectures de ce dernier l’aideraient sûrement à découvrir quelque chose. Puis, il avait un talent exceptionnel d’observation et d’analyse, comme il l’avait dit.

L’adolescente regarda son frère en silence. Pourrait-il l’aider à percer le mystère de Caroline Lapoine?

8/09/2006

Stigmates: chapitre 4

C'était la rentrée scolaire si redoutée parmi les enfants de tous âges et à la fois tant attendue. C'était le moment des retrouvailles, le moment des câlins amicaux lorsque d'anciens amis se revoyaient après deux pénibles mois de torture auprès de petits frères, petites sœurs et parents. Les yeux scintillants, les amis échangeaient des souvenirs. Quelqu'un éclatait de rire là-bas ; un autre, allez savoir pourquoi, imitait Tarzan ici… quoique à bien y penser, l'ensemble s'apparentât bel et bien à une jungle en folie. L'entrain des élèves et l'anticipation d'une nouvelle année remplie de gags et de folies d'adolescents ne laissaient pas les enseignants indifférents. Certains se joignaient à des groupes d'étudiants afin de leur souhaiter la bienvenue en les assénant de tapes affectueuses dans le dos.

Caroline éprouva un pincement au cœur en observant toutes ces marques d'amitié. Les rares amis qu'elle avait eus à son ancienne école ne s'étaient même pas efforcés de lui demander sa nouvelle adresse ou son numéro de téléphone. Ils s'étaient foutus d'elle. Un poignard de glace sembla transpercer sa poitrine et les yeux de Caroline s'emplirent d'eau. Elle n'avait jamais eu de vrais amis. Une unique larme glissa lentement le long de sa joue. Elle tenta de réprimer ce torrent de tristesse, de haine et de désespoir qui tentait de la noyer. Elle ne pouvait se permettre une crise la première journée d'école. Elle s'essuya les yeux et se leva brusquement. Elle se mit à marcher d'un pas rapide. Elle ne savait pas où ses pieds la menaient, mais elle devait absolument faire quelque chose, n'importe quoi pour éviter cette catastrophe. Elle déambula dans les couloirs, parmi la masse de visages étrangers. Elle déambula seule, inaperçue.

La première cloche sonna, à demi étouffée dans la cacophonie générale, mais Caroline n'en fut pas consciente. Ce qui lui fit réaliser qu'elle devait se rendre à son premier cours fut le flot soudain d'étudiants qui coulaient autour d'elle. La jeune fille se laissa emporter par le courant bien qu'elle n'eût pas encore jeté un seul coup d’œil à son horaire. Elle avait été trop préoccupée par ses problèmes. Ainsi, lorsque les étudiants se dispersèrent afin de se rendre à leurs locaux respectifs, Caroline se retrouva seule dans cet étrange labyrinthe de corridors blanc délavé. Elle consulta son horaire. Elle commençait en français avec madame Évelyne Brulotte. Où pouvait bien se trouver ce local? Après plusieurs minutes de vaines recherches, l'inquiétude gagna Caroline. La deuxième cloche, annonçant le début des classes, allait bientôt retentir. Elle serait en retard la première journée d'école. Ça commence bien l'année, tu ne trouves pas? Une fois encore, tu vas rater cette journée! Fais donc quelque chose de bien pour une fois, Caroline Lapointe!

Son ange gardien devait veiller sur elle car, miracle, miracle, elle aperçut enfin son local. Elle y accourut et, en franchissant le seuil de la porte, la deuxième cloche se fit entendre. Caroline s'arrêta un instant en pénétrant dans la classe. Il y avait une vingtaine d'étudiants. La plupart se tournèrent de son côté et l'observèrent de la tête aux pieds. Elle était si mal à l'aise. Tous ces regards la rendaient nerveuse. Ils semblaient l'étudier comme ils étudieraient un insecte exotique sous un microscope. L'adolescente fouilla la classe furtivement du regard, tout en essayant de ne pas entrer en contact avec les yeux des autres, en vue d'un pupitre auquel s'asseoir. Elle opta pour un pupitre à l'arrière, d'où elle pourrait étudier la classe et ne pas être étudiée. Elle se concentra sur ses actions, sortir son cartable, son coffre à crayons, et, bientôt, les étudiants vaquaient à leurs affaires. Caroline regarda l’horloge accrochée au mur et réalisa qu’elle devrait demeurer dans cette prison sociale pendant près de sept heures encore. La jeune fille se mordit la lèvre inférieure et souhaita passer au travers cette journée sans complication supplémentaire.



Lorsque la première période fut terminée, Caroline rangea lentement ses effets, la tête baissée pour ne croiser le regard de personne. En peu de temps, la plupart des étudiants étaient sortis. Caroline balança son sac à dos sur ses épaules et releva la tête pour voir le couple qu'elle avait vu à l'agora lors de l'inscription. C'était les deux adolescents qui l'avaient entendu rire et l'avaient regardée amusés. Les couleurs se drainèrent de son visage. Heureusement, ils étaient dos à elle et sortaient de la classe. Mais ils l'avaient vue quand elle était arrivée. Pourquoi devait-elle toujours s'inquiéter de tout? Parce qu'elle devait bien paraître. Elle était la fille de Jessica Paradis et Rock Lapointe et il importait qu'elle projette la meilleure image possible. Caroline soupira. Elle était devenue une professionnelle des soupirs!

– Alors, Caroline, comment trouves-tu ta nouvelle école? demanda madame Brulotte, l’enseignante, en regardant tendrement Caroline.

– Je l'aime bien, répondit Caroline.

Quoique ce ne fût pas exactement vrai, ce n'était pas tout à fait faux non plus. Malgré les intenses émotions que les circonstances lui avaient fait vivre, son opinion sur ce nouvel environnement n’était pas encore formée.

– J'espère que les autres élèves ne te laisseront pas seule, lui confia sincèrement Mme Brulotte.


– Oh! Quelques-uns m'ont déjà adressé la parole, mentit Caroline.

– Ah oui? C'est très bien ça. Tu sais, je connais ces élèves depuis deux ans et ils sont très agréables. Je suis certaine que tu vas te faire de très bons amis!

Caroline répondit qu'elle l'espérait aussi. Elle souhaita une bonne journée à l'enseignante et s'éclipsa. Pour une première période, ç’aurait pu être mieux, pensa-t-elle. Si elle n'était pas arrivée en retard, elle aurait peut-être pu passer inaperçue. D'autre part, ses compagnons de classe avaient semblé très peu intéressés par ce nouveau spécimen qu'elle était. C'était probablement mieux ainsi. Son secret était beaucoup plus en sécurité sans amis intimes.

Elle se rendit à son deuxième cours en avance afin d'éviter la petite mésaventure de la première période. C'était un cours d’éducation à la vie économique. L’adolescente bâilla d’anticipation. L’enseignant, un jeune homme revêtant une tenue extravagante, salua Caroline du regard en ouvrant la porte du local. Elle se faufila rapidement à l'intérieur et s'empara d'une place dans le coin avant de la classe. Les pupitres étaient jumelés deux par deux donc, vraisemblablement, quelqu'un devrait s'asseoir à ses côtés. Caroline se prépara mentalement à ne rien gâcher cette fois-ci. Aussi effrayée qu'elle était d'aborder les gens, elle devait tout de même essayer de paraître bien.

Les étudiants arrivèrent par petits groupes. Caroline les observa, distinguant facilement les diverses divisions de la classe. Il y avait quatre factions qui se démarquaient. À en juger par les apparences, les étudiants à l'opposé de la classe -

– Je peux m'asseoir ici?

Caroline étudia l'adolescente qui venait de lui adresser la parole. C'était la fille du cours de français, celle qui se tenait avec le garçon, celle qui avait été amusée à l'agora. Elle était de taille moyenne, probablement aussi grande que Caroline. Ses cheveux châtains descendaient jusque sur ses épaules. Derrière de petites lunettes rondes, deux grands yeux verts pétillaient de malice.

– Bien sûr, répondit Caroline en souriant timidement, dissimulant du mieux qu'elle le pouvait la nervosité qui s'enracinait en elle.

Si la fille s'en rendit compte, elle ne le mentionna pas.

– Moi, c'est Mélissa Lacroix, dit la nouvelle camarade de Caroline en lui tendant une petite main délicate.

Caroline lui jeta un curieux regard et serra faiblement sa main.

– Caroline Lapointe.

– Donc, tu es nouvelle dans la région?

– Oui.

– Et tu t'en viens finir ton secondaire avec cette bande de fous? Je te plains!

Mélissa éclata de rire comme si c'était la meilleure blague qu'elle avait entendue depuis une éternité. Caroline trouva étrange que ce son, si spontané, si sincère, la réconfortât. Une partie de la tension qui habitait Caroline se dissipa. Une lueur d'espoir se mit à briller dans son cœur. Une amie, enfin? Peu à peu, un sourire se dessina sur ses lèvres.

– Tu vas voir, ils ne sont pas si mauvais que ça, lui assura Mélissa.

Elle la regardait avec un sourire en coin.

– Tu sais, continua Mélissa, tu nous as fait peur au début. On croyait que tu étais folle quand on t'a vue rire toute seule dans l'agora. Je suis rassurée maintenant, tu ne l'es pas plus que moi.

À ces mots, Caroline tressaillit. Le sourire de Mélissa disparut aussitôt et une expression d'inquiétude le remplaça.

– Ça va, Caroline? demanda Mélissa, sa voix empreinte de souci.

– J-J-Je... oui, ça va, répondit Caroline.

Cependant, avant que Mélissa puisse questionner Caroline davantage, l'enseignant, M. Gaudreau, débuta son cours.



Toute la période, Caroline évita de parler ou de regarder Mélissa. Les paroles que Mélissa avait prononcées avaient profondément troublé Caroline. Si elle savait ce que je fais, elle saurait à quel point je suis vraiment folle. Et je ne crois pas qu'elle désirerait m'adresser la parole à nouveau.

Lorsque le cours fut terminé, Mélissa tenta d'en savoir plus sur le malaise dont Caroline avait été prise un peu plus tôt, mais cette dernière balbutia quelque absurdité à propos d'une fièvre et se précipita hors de la classe.

C'était l'heure du dîner, mais Caroline n'osa pas manger à la cafétéria. Elle craignait devoir affronter Mélissa et s'expliquer. La force de le faire l'avait quittée. La jeune fille choisit de dîner à la bibliothèque.

En franchissant les portes de cette dernière, Caroline fut accueillie par une forte odeur âcre qui se dégageait des murs fraîchement peints en teintes apaisantes de bleu. La pièce se mit soudainement à tourner et l’adolescente chancelante s’adossa au mur afin de ne pas perdre pied. Peut-être n’est-ce pas le meilleur endroit pour manger? se demanda-t-elle. Cependant, la sensation fut vite passée. Caroline se dirigea alors prudemment vers l’un des nombreux fauteuils poire et s’y laissa tomber. Elle regarda autour d’elle. La bibliothèque semblait être le repère par excellence des âmes solitaires qui se recueillaient dans l’atmosphère quasi-mystique qui régnait dans cette grande pièce en forme de L. Quelques fois, l’oreille attentive pouvait discerner de doux chuchotements qui mouraient aussi calmement qu’ils étaient nés.

Paisiblement, Caroline ferma les yeux. Elle songea au cours d'économie et à Mélissa. Pour un instant, elle avait baissé sa garde. Elle avait cru peut-être avoir trouvé une amie, une vraie amie. Mélissa l'avait rendue assez à l'aise... jusqu'à ce qu'elle mentionne le mot «folle». Alors, Caroline s'était souvenue qu'elle était trop différente, qu'elle avait un secret qu'elle devait conserver. Elle ne pouvait pas se lier d'amitié avec quiconque.

Ces sombres nuages de pensées assombrirent ainsi la première journée d'école de Caroline qui ne se doutait pas des événements qui découleraient de sa rencontre avec Mélissa.