– Caroline! Attends-moi, voyons!
Caroline hésita. Elle avait feint un malaise toute la journée afin de se tenir à l’écart de ses amies. Elle ne possédait pas la force de les affronter après les événements de vendredi soir. De plus, elle se rendait compte qu’elle dépendait de plus en plus de ses amies. Elle devait à tout prix y remédier. Elle s’était trop rapprochée de Mélissa, Nadine et Maria. Rien de bon ne pouvait résulter de ceci. Comme elle le savait trop bien, elle n’avait pas sa place parmi les gens normaux. Ainsi, elle essayait de les éviter. Toutefois, elle ne pourrait s’en éloigner encore longtemps. Puisqu’elle ne voyait pas d’alternative, elle se retourna et patienta le temps que Mélissa l’ait rejointe avant de se remettre en route.
Mélissa, trimbalant son sac à dos sur son épaule droite, lui sourit. Elle passa une main dans son épaisse chevelure châtaigne.
– Écoute, je veux te parler un peu. Tu nous as évitées toute la fin de semaine ainsi que toute la journée à l’école. Là, tu ne m’échapperas pas!
Caroline tenta de sourire, mais le résultat s’apparentait plus à une grimace qu’à toute autre chose.
– D’accord, mais je ne prends pas l’autobus ce soir. Je dois aller au centre d’achat.
– Ça fait mon affaire, répondit Mélissa. Je dois y rejoindre Éric à cinq heures. On doit acheter un cadeau d’anniversaire de mariage à nos parents.
Les deux camarades se mirent en route vers le centre commercial. Elles marchèrent longuement en silence. Leur longue chevelure dansait dans le vent frais d’automne qui faisait tourbillonner les feuilles multicolores. Dans le ciel, on entendait les a-honk graves et hink aigus d’un vol de bernaches qui entreprenaient leur migration vers le sud.
– Y a-t-il plus belle saison que l’automne?
– Oui, répliqua tout simplement Caroline, affichant, malgré elle une esquisse d’un sourire.
Mélissa laissa entendre un rire mélodieux.
– Bon, je vois que tu vas déjà mieux, ma chère Caro.
Caroline ne pouvait nier ce fait. Encore une fois, elle fut étonnée de l’effet que Mélissa pouvait produire sur elle. Puis, elle repensa à vendredi soir. L’amertume s’empara d’elle de nouveau.
– Mélissa, je… je suis tellement désolée pour ce qui s’est passé vendredi soir, commença lentement Caroline. Je ne voulais pas vous humilier devant le gars. Pardonnez-moi…
Caroline baissa les yeux lorsqu’elle prononça ces paroles. Ainsi, elle était inconsciente du regard de Mélissa qui tentait de la déchiffrer. Caroline interpréta le silence de son amie comme un reproche.
– Tu sais, je comprends si vous ne voulez plus vous tenir avec moi, continua-t-elle, embarrassée et troublée. Je voulais seulement vous faire savoir que j’étais désolée…
Caroline jeta un coup d’œil furtif à sa camarade. Mélissa fronçait les sourcils. Une vague de culpabilité et de haine envers elle-même menacèrent d’emporter Caroline.
– Attends un peu, Caro, entama Mélissa d’une voix dure. Tu veux qu’on te pardonne pour ce que tu as fait? Premièrement, veux-tu bien me dire qu’est-ce que tu as fait?
– Tu le sais très bien… Je vous ai humiliées, Maria, Nadine et toi, au Tribe lorsque le gars m’a invitée à danser et que j’ai… j’ai capoté.
– Tu ne nous as jamais fait honte, Caroline! Tu es notre amie et on t’aime comme tu es. T’as le droit de refuser une danse à un inconnu. Comme tu as le droit de ne pas te sentir à l’aise avec les garçons. Même si Nadine et Maria parlent souvent de gars et tout et tout, ça ne te force pas non plus à vouloir un petit copain… Regarde-moi, je ne suis pas très à l’aise avec les gars non plus… même si je les taquine assez souvent… Ce n’est qu’un masque.
– Mais… J’ai gâché votre soirée… Vous n’auriez pas dû m’inviter.
Mélissa s’arrêta, planta ses poings sur ses hanches et regarda fermement Caroline.
– Caro, t’es notre amie et on te voulait avec nous. Tu ne peux rien y changer. Et puis, après tout, ce n’est qu’à cause d’un petit accident qui n’était aucunement de ta faute que nous avons dû revenir.
– D’accord… T’as raison… Pardonne-moi pour ce que j’ai dit…
Le visage de Mélissa s’attendrit et elle sourit affectueusement à son amie.
– Tu n’as pas besoin de demander pardon. Tout d’abord, tu n’as rien fait de mauvais. Ensuite, des amis, ça pardonne inconditionnellement.
Mélissa pinça la joue de son amie.
– Allez, dit-elle avec entrain, tu n’as rien à te reprocher.
C’est ce que tu crois? pensa Caroline. Tu ne dis cela que pour me faire plaisir… Je sais que tout est de ma faute… Tout l’a toujours été…
Les deux adolescentes se remirent en route pour le centre d’achat. Mélissa essayait de changer les idées de Caroline qui, elle-même, tentait de cacher sa mélancolie à son amie.
Mélissa avait dit que ce n’était qu’à cause d’un malencontreux accident qu’elles avaient quitté la discothèque. Elle ne se serait jamais douté que c’était Caroline elle-même qui s’était infligée volontairement cette blessure. Donc, c’était vraiment Caroline qui avait gâché leur soirée. L’adolescente se lança silencieusement un chapelet d’injures à la tête.
Une fois au centre commercial, les deux amies se promenèrent de magasin en magasin, discutant de ce qu’elles y trouvaient. Caroline tenait toutefois Mélissa à l’écart des magasins de vêtements. C’était trop dangereux pour y entrer. Mélissa aurait pu lui demander gentiment et poliment d’essayer une de ces petites chemises révélatrices à manches courtes. À cette demande, Caroline n’aurait pu trouver d’excuse valable et aurait été forcée de dévoiler ses nombreuses cicatrices. D’accord, ça ne se serait jamais produit de cette façon, mais quelque scénario équivalent se serait certainement déroulé. Caroline ne pouvait supporter ces pensées. Ses cicatrices menaient directement à son secret. Toutes ces entailles et coupures, elles conduiraient quiconque en apprenait l’existence à la conclusion que Caroline en avait elle-même tirée : elle était terriblement folle.
Les deux adolescentes observaient de petits chatons s’amuser ensemble au travers de la vitrine d’une animalerie quand un garçon se glissa à leurs côtés.
– Mignons, n’est-ce pas?
Mélissa et Caroline sursautèrent au son de la voix. Puis, Mélissa éclata de rire.
– Salut, frérot! Je suis désolée, est-il déjà cinq heures? Je n’ai pas vu le temps filer.
– C’est correct. Je suis en avance.
Caroline salua Éric en souriant timidement. Il ne lui rendit qu’une mince ébauche d’un sourire.
Frère et sœur se mirent à discuter ensemble et Caroline les écouta distraitement. La jeune fille étudiait Éric. Étrangement, il la mettait moins mal à l’aise qu’à l’habitude. Peut-être était-ce dû à sa personnalité si différente lorsqu’il était en présence de sa sœur? Il semblait relativement agréable lorsqu’il bavardait ainsi avec sa sœur. Toutefois, avec les autres étudiants, Éric était sombre et sérieux. Il ne possédait qu’un très petit cercle d’amis intimes. En dehors de ces derniers, il n’adressait la parole qu’à peu d’autres personnes de l’école. Un jour, Caroline se disait, elle devrait questionner Mélissa à propos de son drôle de frère.
Les trois amis visitèrent encore quelques boutiques avant de se séparer.
Par la suite, Caroline se trouva seule de nouveau. Elle acheta ce qu’elle était venue chercher, mais avant peu, la solitude pesa trop fortement sur elle et la jeune fille en transe se retira aux toilettes publiques, tout en farfouillant dans sa petite bourse à la recherche de ses petits ciseaux.
– Tu crois qu’ils vont apprécier? demandait Éric à sa sœur.
– Bien sûr! C’est tellement beau! Et puis –
Mélissa oublia ce qu’elle allait dire. Assise avec son frère à une table de la foire alimentaire du centre commercial, elle venait d’apercevoir Caroline se diriger vers les salles de toilettes. En soi, ce geste n’était nullement étrange. Ce qui intriguait la jeune fille, c’était ce regard vide qu’elle avait remarqué chez son amie. Caroline avait affiché un visage complètement dépouillé de toute émotion. Mélissa avait la curieuse impression d’avoir aperçu une marionnette vivante.
– Qu’est-ce qu’il y a, Mél?
Mélissa secoua la tête.
– Rien… Ça va.
Elle continuait la discussion avec son frère lorsqu’elle aperçut Caroline sortir de la salle des toilettes. Cette fois, son amie semblait calme, sereine. Cependant, il y avait quelque chose d’étrange dans tout cela. C’était un élément insaisissable sur lequel Mélissa n’arrivait pas à mettre le doigt. Tout ceci ne faisait que renforcer le sentiment que son amie nécessitait une aide immédiate.
Mélissa se mordit les lèvres. Éric la regardait patiemment, attendant qu’elle prononce les premiers mots.
– Vois-tu, commença-t-elle après un long moment de réflexion, je m’inquiète sérieusement pour Caroline. Quelque chose ne va pas chez elle. Je n’ai aucune idée de ce que cela peut être… Je n’ai qu’une curieuse impression qu’elle nous cache quelque chose d’important. Elle garde un secret. Tu sais, elle n’est pas du genre à sortir et elle est très discrète… trop discrète, même.
– Tu crois qu’elle a des problèmes familiaux?
– Je n'en sais rien… J’espère de tout mon cœur que ce n’est pas le cas, mais tu t’y connais mieux que moi là dedans.
– Je ne peux rien affirmer pour le moment. Je ne la connais pas du tout, Caroline. Cependant, t’as piqué ma curiosité. Peut-être qu’à deux, on a une meilleure chance de percer son secret? Toutefois, tu me connais…
– Ouais, je sais… Et si Caroline ne m’a rien dévoilé, elle ne te dévoilera jamais quoi que ce soit. En plus, t’es un gars et je sais qu’ils la rendent mal à l’aise. Mais j’apprécie ton aide.
– Je vais faire ce que je fais le mieux : observer et analyser.
– Merci.
Mélissa serra la main de son frère. Bien sûr, la jeune fille avait longuement discuté de ces choses avec Nadine et Maria, mais elles n’avaient pu tirer aucune conclusion des comportements de Caroline. Elles se préoccupaient du sort de leur amie et c’est ainsi que Mélissa avait pensé à son frère. Les nombreuses lectures de ce dernier l’aideraient sûrement à découvrir quelque chose. Puis, il avait un talent exceptionnel d’observation et d’analyse, comme il l’avait dit.
L’adolescente regarda son frère en silence. Pourrait-il l’aider à percer le mystère de Caroline Lapoine?

2 commentaires:
Il semble qu'Eric soit la personne dont Caroline a besoin!
On verra bien! :-)
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