Ce fut à la lumière de doux rayons de soleil que Caroline se réveilla le lendemain matin. La jeune fille paressa pendant de longues minutes. Son lit douillet la retenait et elle n’avait aucunement l’intention d’échapper à la chaude étreinte de ce dernier. Au rez-de-chaussée, elle discernait des fragments de conversation de ses parents qui, à en juger par le bruit des ustensiles contre les casseroles et assiettes, déjeunaient. Malgré les complaintes constantes de son estomac, l’idée de quelques heures de plus de sommeil était trop alléchante pour la refuser.
La jeune fille tira les couvertures jusqu’à son menton. Subitement, elle ouvrit grand les yeux et s’assit dans son lit. Il y avait un pansement à l’intérieur de sa main gauche. Elle le regardait en fronçant les sourcils quand elle se rappela les événements de la veille.
– Ce n’était donc pas un cauchemar, murmura-t-elle.
Elle se laissa tomber à la renverse. Ses yeux fixaient le plafond, mais elle ne voyait rien. Quelle soirée avait-ce été! En revoyant le garçon de l’agora, une crise s’était déclenchée. Qu’est-ce que ses amies penseraient d’elle? Qu’elle était folle, à coup sûr. Et probablement aussi qu’elle était une fille stupide qui a peur de danser avec un joli garçon. Ses amies lui en voudraient de les avoir humiliées ainsi devant le gars de l’agora. Comment pourrait-elle les regarder à nouveau dans les yeux devant les réprimandes muettes qu’elles exprimeraient dans leur regard? L’adolescente fut prise d’une soudaine envie de téléphoner à ses camarades, de leur demander pardon pour l’idiote qu’elle avait été la veille, mais elle était terrifiée de leur réaction. À quoi bon? pensa-t-elle. Elles ne m’inviteront tout simplement pas à sortir de nouveau avec elles.
Caroline ferma les yeux. Elle se détestait. Tout ce qu’elle entreprenait se soldait par un échec, sinon au sens propre du terme, du moins à ses yeux : ses relations interpersonnelles, ses travaux scolaires, ses projets. Quelques fois, Caroline songeait au suicide. Elle caressait l’idée pendant quelques minutes, examinant ses poignets, se disant qu’il ne suffirait que de faire deux entailles à ces endroits et tout serait terminé rapidement. Cependant, la peur la gagnait à ces seules pensées et elle avait vite fait de les chasser de son esprit.
Quand elle ne put plus supporter ces sinistres idées, elle bondit hors de son lit. Elle s’habilla en vitesse et rejoignit ses parents à la salle à manger. L’adolescente était prête à tout pour se changer les idées.
Rock était absorbé dans la lecture de son journal et ne se dérangea point lorsque sa fille s’assit en face de lui.
– Salut, papa. Salut, maman.
Son père lui lança une salutation matinale de l’autre côté de son journal et continua paisiblement sa lecture. Jessica, pour sa part, prit un plus grand intérêt pour sa fille.
– Alors, as-tu passé une belle soirée au cinéma? demanda sa mère.
– Oui, c’était très agréable, mentit-elle.
Jessica déposa une assiette comportant deux généreuses crêpes arrosées de succulent sirop d’érable. Les gargouillis de son estomac vide transformèrent ce déjeuner banal en un véritable festin de roi. Ses papilles gustatives jubilèrent d’anticipation. La petite créature qu’était Caroline se métamorphosa en ogre le temps de son déjeuner, fourrant d’énormes bouchées de son repas dans son petit orifice buccal. Elle avait dépensé beaucoup d’énergie la veille et son corps réclamait son dû.
– Tiens, qu’est-ce que c’est que cela? demanda soudainement Jessica à sa fille.
Jessica pointait le pansement dans la main gauche de Caroline. Caroline ne broncha point. Elle avait déjà préparé sa réponse.
– Oh! Ce n’est rien. Mes amies et moi avions décidé de faire une petite course. J’ai trébuché et me suis coupé la main sur un morceau de verre. Ne t’inquiète pas, j’ai désinfecté la plaie.
– Folies de jeunesse! Tu ne devrais pas t’exciter comme ça, lui réprimanda sa mère.
– Je suis désolée, maman…
La mine de Jessica s’assombrit. Elle se tut et se retira au salon.
Bravo! Tu as encore gaffé! Comment te sens-tu maintenant? Misérable, voilà comment elle se sentait. Caroline ne saisissait pas ce qui avait bien pu faire réagir sa mère comme elle l’avait fait, mais elle savait que c’était de sa faute. Caroline soupira et tenta de converser avec son père.
– Alors, tout va bien au travail?
Tout de suite, elle regretta d’avoir adressé la parole à son père.
– Oui, mais je suis un peu déçu du milieu, dit-il, toujours caché derrière son journal. On ne reconnaît pas mes compétences à leur juste valeur. Je me sens délaissé…
Pour des raisons qu’elle ne put discerner que beaucoup plus tard, ces mots déclenchèrent une crise chez elle. Rock se plaignait inlassablement de sa situation professionnelle, mais sa voix était réduite à un sourd bourdonnement dans la tête à Caroline.
– Je dois aller faire mes devoirs, interrompit Caroline.
Son père abaissa son journal et regarda sa fille en levant un sourcil.
– Ça va?
– Oui.
Il plissa les yeux et l’observa s’éloigner.
Les ados, pensa-t-il.
Puis, il replongea dans sa lecture.
Caroline se rendit à sa chambre, ferma la porte derrière elle et sortit son canif de sa cachette. Elle s’apprêtait à relever sa manche et à se soulager de ce qu’elle vivait lorsqu’elle entendit sa mère lui demander de prendre le téléphone. La partie consciente de Caroline s’observa décrocher le combiné.
– Oui?
Sa voix sonnait creuse, vide. Elle était dépourvue de toute trace d’émotion quelconque.
– Caroline?
C’était Mélissa. Elle semblait inquiète.
– Ça va, Caroline? Tu me sembles… bizarre.
– Non, ça va. Tout va bien. Mais je ne peux pas te parler tout de suite. Je te rappelle plus tard.
– Non, attends! Ça ne va pas du tout, hein? Qu’est-ce que t’as? Est-ce que tu es là?
– Je vais te rappeler.
Et sur ce, Caroline raccrocha. Elle n’en pouvait plus d’attendre. Elle reprit son canif et
s’administra sa médecine. Comme à l’habitude, le calme s’installa. Par la suite, elle pratiqua son petit rituel habituel : nettoyage de la plaie et du canif, bandage de la plaie si besoin est, etc.
Lorsqu’elle eut terminé, son esprit était trop engourdi pour rappeler Mélissa. Aussi, elle se coucha sur son lit et s’assoupit immédiatement.
Sourcils froncés, Mélissa Lacroix regardait le combiné du téléphone qu’elle tenait dans sa main gauche. Elle le déposa et s’assit lentement dans le grand fauteuil du salon tout en laissant s’échapper un long soupir. Elle était très préoccupée. Les événements de la veille la troublaient. Comment pouvait-elle chasser de sa tête la vision de la main ensanglantée de son amie? Bien sûr, tout cela n’avait été qu’un méprisable accident, comme leur avait expliqué Caroline, mais l’image subsistait dans l’esprit de Mélissa. Caroline, par nature, était timide et peu bavarde. Mélissa respectait ce côté de Caroline et c’est ainsi qu’elle n’en savait que très peu sur son amie. Cette dernière ne parlait pratiquement jamais de ses parents, de son ancienne vie ou d’elle-même. Toutefois, elle était toujours très enjouée d’entendre les histoires que ses amies avaient à raconter. Mélissa connaissait ce genre de personnes. Caroline cachait quelque chose. Un secret. Mais lequel? L’adolescente se triturait les méninges. Qu’était-ce? Et qu’est-ce qui la motivait à garder cette chose secrète? Bien sûr, cela ne faisait que quelques semaines que Caroline et elle se connaissaient, et il était tout à fait compréhensible que Caroline ne souhaite pas se confier tout de suite à Mélissa. Cependant, tout cela avait piqué la curiosité de Mélissa et elle devait maintenant aller au bout des choses.
Elle poussa un autre soupir. Elle devait être prudente. Elle voyait bien qu’on ne devait pas trop pousser Caroline Lapointe. De plus, la curiosité n’avait-elle pas tué le chat? Donc, elle attendrait que le moment soit juste. Elle patienterait jusqu’à ce que Caroline soit suffisamment à l’aise pour lui livrer ses secrets. Enfin, elle pourrait aider son amie. C’était tout ce qu’elle désirait vraiment : aider cette pauvre âme qu’elle savait en détresse.

2 commentaires:
C'est vrai que Caroline a besoin de l'aide. Sa maladie semble aller de pire en pire (Est-ce que l'on dit ca?)
De pire en pire, ça se dit très bien! Du moins, au Québec!
Publier un commentaire