7/26/2006

Stigmates: chapitre 2

Caroline se réveilla en sursaut. Elle s'était endormie tout habillée sans même se réveiller une seule fois pendant la nuit. Elle se souvint tout à coup quel jour il était et pour un instant fut prise de panique. Elle regarda son radioréveil. Huit heures et demie du matin. Elle devait se rendre à sa nouvelle école pour s'inscrire aujourd'hui. En avant-midi? Non… Ce n’est qu’à quatorze heures. Caroline se calma. Elle avait encore plusieurs heures devant elle. Pourtant, elle décida que cela ne lui ferait pas de mal de se lever tout de suite. Elle pourrait peut-être en profiter pour regarder un film ou deux ; il y avait un club vidéo près de sa nouvelle demeure.

Mais avant tout, une bonne douche! Caroline détestait passer une seule journée sans se laver.



En sortant de la douche, elle aperçut son reflet dans le miroir. Une adolescente de seize ans au visage hâve la regardait. De grands yeux bleu clair, rivalisant même avec la pureté du ciel, dominaient sa figure. D'après sa grand-mère, elle possédait le plus magnifique des regards. Elle ferait rêvasser bien des garçons, disait-elle aussi. Caroline en doutait fortement. Ses lèvres étaient minces et pâles, rien à attirer les garçons. Son cou était bien trop long et son corps bien trop maigre pour que les garçons ne la remarquent... et c'était beaucoup mieux ainsi. Les garçons la mettaient mal à l'aise. Son regard descendit et se porta sur ses bras. Ses bras... Elle détourna les yeux. Ce n'était pas le temps d'y penser.

Elle sécha sa longue chevelure brune, se rhabilla et descendit à la cuisine. L'adolescente avait cru qu'elle trouverait sa mère à la salle à manger en train de lire les petites annonces dans les journaux, mais elle n'y était pas. Jessica avait laissé une note sur le réfrigérateur. Elle était partie à la bibliothèque.

Ainsi, sa mère s'était peut-être déniché un emploi. Lorsqu'ils vivaient dans leur ancienne ville, Jessica travaillait au restaurant de ses parents. Frères et sœurs y avaient tous aidé papa et maman. Après environ vingt-huit années de fidèle service au restaurant familial, c'était un repos bien mérité qu'elle prenait de cet environnement. Jessica s’était donc mise à la recherche d’un nouvel emploi plus reposant que le dernier.

Caroline se fit griller quelques rôties et mangea en vitesse. Elle ne savait pas quand sa mère serait de retour et elle voulait profiter du temps qu'elle avait pour elle-même. La jeune fille avait perdu l'envie de visionner des films, donc elle se retrouva devant l'écran de son ordinateur à naviguer dans Internet.



Quelques heures plus tard, elle entendait la porte s’ouvrir et sa mère l’appeler. Caroline descendit la rencontrer. Jessica radiait de joie. Son regard était, chose étonnante, adouci. Elle sourit à sa fille.

– Et alors, maman, qu’est-ce qu’il y a de si joyeux?

– Je suis allée à la bibliothèque il y a quelques jours et j’y suis retournée aujourd’hui. J’y ai eu un emploi! Ce n’est qu’une bibliothèque municipale, je sais, ce n'est pas comme môssieur Lapointe qui travaille à l’université, et franchement, qu'est-ce qu'elle a de si spécial cette université? Mais tout de même!

Un sourire se dessina sur les lèvres de Caroline. Elle aimait bien voir sa mère heureuse. Elle la félicita.

– Quand vas-tu travailler? demanda Caroline.

– Je commence dès cet après-midi. Alors, je vais aller te reconduire à l’école très bientôt si je veux y arriver à temps.

– Mais comment vais-je revenir?

– J’ai pensé que tu pourrais prendre l’autobus. Te familiariser avec la ligne que tu devras prendre cette année. Je vais te donner de l’argent pour un billet.

Bien que l’idée de passer plus de temps qu’elle ne le dût dans cette nouvelle école et de devoir prendre l’autobus seule lui déplaisait énormément, l’adolescente ne put qu’acquiescer. Elle faussa compagnie à sa mère et alla préparer les choses qu’il lui faudrait lors de son inscription.



Caroline était assise dans l'agora de l'école. Il lui restait encore une demi-heure à tuer avant de devoir se mettre en ligne pour s'inscrire. L'adolescente regardait autour d'elle. Il y avait une longue file de futurs étudiants avec leurs parents qui longeait le corridor menant à la cafétéria, où se tenait l’inscription. Certains étaient même accompagnés de leurs frères et sœurs et de leur grand-mère. C'était probablement des jeunes de la première secondaire. Caroline se demanda si certains apporteraient même leur chien ou leur chat. Un petit rire s'échappa de sa bouche. Deux adolescents qui passaient dans l'agora la regardèrent d'un air amusé et Caroline se sentit rougir. Elle détourna rapidement son regard et prétendit s’intéresser soudainement à observer ses pieds. La jeune fille se mordit la lèvre inférieure. Que penseraient-ils d'elle?

L'anxiété essayait de s'installer dans Caroline. Pas ici! cria-t-elle dans sa tête. Elle ferma les yeux et essaya de s'imaginer à l'ombre de son pommier, comme l’après-midi précédent. Elle avait découvert que simplement s'asseoir sous cet arbre et admirer la nature l'aidait à relaxer... mais ce n'était pas assez pour éviter de –

– Ça va?

Caroline ouvrit subitement les yeux.

– Mon Dieu, pardonne-moi de t'avoir fait si peur! dit un très beau garçon qui était penché devant elle. Bien trop près d'elle à son goût.

– J-J-J'étais en train de penser à… à l'inscription et toutes ces choses-là, débita-t-elle. Son cœur battait la chamade. Mais vas-tu t'éloigner!

– Oh! Je ne m'en ferais pas trop si j'étais toi. Ça n'a jamais tué... que deux personnes! lança-t-il en riant. Et il s'éloigna, allant rejoindre un groupe d'amis dans le coin opposé de l'agora.

Caroline le regarda avec d'énormes yeux, la bouche entrouverte. Puis, elle bondit sur ses deux pieds et accourut aux toilettes des filles. Elle ignora les drôles de regards que les gens lui jetèrent. Elle poussa la porte et s'immobilisa. Quelques jeunes filles se brossaient les cheveux devant les miroirs. Caroline s'enferma dans le premier cabinet. Elle s'assit sur la toilette, haletant. Un frisson lui parcourut le dos. Elle referma les yeux. Elle espérait que le garçon et ses amis ne seraient pas dans ses cours. Mais pourquoi lui avait-il fait si peur en premier lieu?
C’était simple : lorsque quelqu'un la surprenait alors qu'elle réfléchissait à son secret, une peur ridicule que cette personne puisse lire ses pensées l'envahissait, aussi fou que cela paraissait. Son secret. Son secret qu’elle gardait depuis ce qu’il lui semblait une éternité. Son secret que personne, personne au monde entier, ne devait connaître l'existence! Ce secret qui la mettait à part des gens normaux. Elle était différente des autres et elle le savait.

Caroline secoua la tête et prit de profondes inspirations. Elle ouvrit les yeux et put respirer un peu plus normalement. Son anxiété était passée mais la jeune fille demeura songeuse. Elle n'osait pas retourner à l'agora et affronter le garçon et ses amis. Ils riraient sûrement d'elle. Caroline ne croyait pas être capable de supporter pareille humiliation, pas ici, pas maintenant. Pourquoi sa famille avait-elle dû déménager? Mais aurait-il été mieux de rester dans leur ancienne ville? Caroline n'arrivait pas à répondre à ces questions. L’adolescente demeura longtemps immobile et méditative. Puis, elle jeta un coup d’œil à sa montre et décida qu'il était temps de se mettre en ligne.



Les gens en ligne étaient maintenant plus vieux. La plupart de ceux-ci semblaient de l'âge de Caroline qui s'efforçait de les observer discrètement. Son père, sachant qu’il ne pourrait encore une fois se libérer ce jour-là, avait insisté pour qu'ils rencontrent le nouveau directeur de Caroline plus tôt cette semaine. Celle-ci était inscrite dans un programme spécial, le programme d’éducation internationale, depuis la première secondaire. Son nouveau directeur leur avait expliqué qu'il n'y avait que deux groupes d'étudiants en cinquième secondaire dans ce programme à cette école. Ainsi, elle serait presque toujours avec les mêmes gens. Elle serait donc remarquée. Caroline se mordit la lèvre inférieure. Elle voyait tout cela d’un très mauvais œil. Elle eut préféré pouvoir passer inaperçue dans sa nouvelle classe. C'était là l’un des principaux aspects qui inquiétaient la jeune étudiante dans cette nouvelle école.

– Sais-tu qui a quitté l'inter? demanda une fille à son amie en face de Caroline.

– Je sais que Martine est partie. Pauline St-Jacques, Estelle Boudria et Marcel Legault sont tous partis aussi.

– C'est dommage pour Martine. Il ne reste qu'une année. Pourquoi s'en aller? Quant à Pauline et le reste, ce n'est qu'un bon débarras! répondit la première avec ce que Caroline croyait être un accent espagnol.

Alors les deux sont en cinquième secondaire, conclut Caroline. La première était grande, plus grande que Caroline, avait le teint basané et de courts cheveux noirs. La deuxième était petite et semblait sur le point de défaillir. Elle avait de courts cheveux blonds frisés que Caroline trouvait très jolis.

La petite demanda à son amie s’il y avait des nouveaux. Cette dernière avoua son ignorance. Pour un moment, Caroline caressa l'idée de leur adresser la parole et de leur révéler son arrivée à cette nouvelle école. Elle n'en eut pas le courage. La jeune fille craignait de s'imposer dans la conversation et de déranger les deux filles. Elle avait le don de dire les mauvaises choses au mauvais moment, puis elle ne voulait pas risquer une autre situation comme celle avec le garçon à l'agora. Elle s'abstint donc d'aborder leur conversation.

Caroline continua de tendre l'oreille aux paroles des deux filles. Cela lui permettrait d'en apprendre un peu plus sur les gens avec lesquels elle s'apprêtait à passer l'année scolaire. Elle pourrait ainsi se préparer mentalement à… à tout gâcher lorsqu'elle les rencontrerait, admit-elle intérieurement. Elle n'était tout simplement pas douée avec les autres. Elle était trop différente.

Ce soir-là, elle repensa aux événements de la journée. L'échange entre les deux filles en face d'elle ne lui avait pas appris beaucoup de choses. Elles s'étaient raconté leurs vacances et avaient parlé des beaux garçons qu'elles avaient rencontrés durant l'été. Rien de tout cela n'avait vraiment intéressé Caroline. Au moins, se consolait-elle, elle n'avait pas revu le garçon de l'agora et sa peur injustifiée l'avait quittée. Et avec cette pensée, en quelque sorte, réconfortante, elle s'endormit.

2 commentaires:

Weichuen You a dit...

It me prend toujours un peu de temps pour lire un chapitre mais je t'assure que je lirai toute l'histoire n'importe quoi:-).

C'est interessant car il semble que tu comprennes tres bien comment un/une adolescent/e peut etre mal a l'aise dans un groupe, meme de gens qu'il/elle connait. Avais-tu les experiences pareilles lorsque tu etais plus jeune?

Marc a dit...

Hmm... bonne question! J'ai toujours été très introverti, plutôt solitaire et mal à l'aise dans de gros groupes, mais je ne sais pas si j'ai pris mon inspiration de mes expériences. Quand j'écrivais, j'essayais que ça sonne crédible. Il semble que j'y sois parvenu, mais je ne sais pas trop comment je m'y suis pris! Je dois avouer que je me suis inspiré d'autres livres sur le même sujet, notamment The Luckiest Girl in the World par Steven Levenkron.

Et j'apprécie beaucoup que tu prennes le temps de lire mon histoire. Merci!